Enivrez-vous ! disait Baudelaire, repris par Hubert Reeves. Il existe des ivresses lourdes qui vous assomment. Je ne les apprécie guère. Très jeune déjà, j'avais décrété que je ne toucherais jamais aux drogues, et j'ai tenu le serment sans difficulté. C'était tout simplement une impossibilité psychique, une virtualité barrée que je pourrais représenter par le drapeau pirate : tête de mort, bras croisés sur la poitrine, effigie noire sur fond blanc. De même je n'envie pas les exaltations et les visions que provoquent les hallucinogènes : je ne crois pas nécessaire d'en passer par là pour accéder à quelque secret remarquable.

Etudiant, je me suis enivré une seule fois, à la bière : j'ai trouvé l'état qui s'ensuivit si pénible, que là encore je me suis juré de ne jamais recommencer.

Quant aux ivresses collectives, sportives ou politiques, je les ai regardées du dehors, et le plus souvent elles ne sont que pitoyables : on crie, on se bouscule, on s'agite, on se passionne ; l'instant d'après on a tout oublié.

Dans les ivresses collectives de l'Antiquité, notamment les fêtes dionysiaques, les bacchantes s'enivraient par l'extase : elles perdaient momentanément leur individualité en s'identifiant collectivement à la fureur du dieu, et, transportées par l'enthousiasme, défilaient en exhibant le phallus rituel, puis s'ensauvageaient dans les forêts, jusqu'à dévorer tous crus des agneaux ou des brebis. - Voir là dessus cette pièce extraordinaire d'Euripide : "les Bacchantes".

Je n'apprécie nullement les ivresses mystiques, leurs débordements, leur naïveté : j'y vois une double erreur psychologique, la dépersonnalisation, et l'illusion. On croit qu'en sacrifiant son identité ou pourra communiquer avec une instance transcendante, qui elle-même est le fruit du rêve. J'y vois un mode erronné de communication, qui pourtant contient un élément de vérité, strictement profane, l'idée en soi tout à fait juste que l'homme, s'il doit, pour advenir à lui-même, se séparer de la nature, n'en reste pas moins dépendant d'elle, et contraint de s'y rapporter en dernière analyse.

Mes ivresses sont sentimentales, c'est le pathos qui les suscite et les excite, intellectuelles, lorsque le langage se met à chanter, à vriller, à volter : le coeur et l'intellect, emportés dans l'extase, franchissent les murailles de la raison, ouvrent larges les portes, gonflent, sous le vent, comme des voiles, s'élancent vers des espaces nouveaux, comme les fleuves creusent des vallées, tracent des routes. C'est une autre manière d'entendre la leçon de Dionysos, dieu civilisateur, père de la vigne, fondateur de cités. 

Il n'est pas opportun de s'ensauvager, de perdre toute mesure, de s'égailler dans les forêts, de dévorer la chair crue. Cette vie-là bascule dans la mort. Faut-il exalter la vie ? Ce n'est pas sûr. Il me semble que le plus opportun, toute passion bue, est de rendre la vie vivable, et l'ivresse, sous sa forme sublimée, y contribue puissamment.