Je voudrais dire du bien de l'ivresse, contre toute une tradition de tempérance rationnelle. C'est dans nos vies l'élément dionysiaque indispensable, sans lequel la vie n'est que langueur. Montaigne :

"Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l'instant que je m'amuse à lui". 

Il en va de la sorte dans l'écriture. On peut bien écrire le coeur froid et l'âme rassise, développer par méthode une longue suite de propositions ordonnées, comme à la parade. Cela est respectable, et fort ennuyeux. Je ne puis goûter la raideur compassée de nos traités philosophiques, d'autant que la raison et le raisonnement, s'ils persuadent quelquefois, ne convainquent jamais que celui qui est déjà convaincu.

J'aime les allures fantaisistes, les imprévus qui détournent le cours, qui affolent, qui cisaillent, qui mettent la tête à l'envers. J'aime les associations d'images, d'idées, de sentiments, les mots d'esprit qui déroutent, ouvrent des brèches. C'est par là que le langage retrouve sa fonction première de dire l'"ivresse naturelle", dénotant par l'ivresse du discours celle des choses qui déroute la raison.

Montaigne désigne un art de l'écriture. Comment écrire quand il n'existe rien de stable qui permette "d'assurer son objet" - le livre en cours, mais plus largement l'objet de la connaissance, le monde tel qu'il va, les choses innombrables du monde. Tout cela glisse, et l'auteur aussi. Eh bien glissons, écrivons comme cela va, soyons au plus près de la "branloire" universelle, branloire de l'écrit, écriture branlante. (A l'époque de  Montaigne branler veut dire balancer, aller d'avant et arrière : flux et reflux).

Cette ivresse je la connais bien. Et même, je dirai qu'en son absence je ne puis pas même entreprendre ma page. C'est un état d'esprit très spécial, quelque chose comme un emballement, une pression venue des profondeurs, je ne sais quelle exigence interne, irrépressible, je ne sais quelle ardeur du coeur,  et cela se donne comme une première phrase, ou un premier vers quelquefois, et cela commande une suite, alors même que j'ignore où je vais, et ce que je vais découvrir : le texte est une aventure, un voyage vers des destinations inconnues. Ivresse des espaces ouverts, ivresse du vent dans la voilure, et vogue la galère !

Cette ivresse-là est mon pharmakon, mon remède universel. C'est par là que je suis véritablement, accordé à la branloire universelle. Cela ne se peut décrire, et qui n'y a pas accès n'en saurais comprendre la teneur ni en goûter le sel. J'imagine que tous les grands peintres et poètes savent cela, et qu'ils ont trouvé la juste mesure par laquelle ils parviennent à allier l'extrême rigueur du travail à l'ivresse débordante de l'inspiration.