Perséphone se présente à nous sous un double visage. Compagne d'Hadès elle est la terrible, l'impitoyable. J'imagine aisément les deux divinités érigées à l'entrée du temple d'Elis, gardant le seuil, que nul, hormis le grand prêtre ne songeait à franchir, de peur de n'en jamais revenir : "Vous qui entrez ici perdez toute espérance". Mais Perséphone est aussi Korè, la fille de Démeter (meter = la mère), et à ce titre elle représente la renaissance de la vie, la floraison, l'abondance. Pendant les quatre mois sombres où tout s'arrête c'est Perséphone qui règne. Puis vient le printemps, puis l'été, et pendant huit mois prévaut le principe vital, c'est la douce, la luxuriante Korè qui règne en souveraine. Fille de Démeter, sa mère, Korè est la jeune fille appelée à la maturité et à la génération. Perséphone-Korè, c'est le cycle immémorial de la végétation, c'est le rythme même de la nature. Mais c'est aussi un puissant symbole : c'est des profondeurs de l'âme que surgit la vie, et si la vie semble éteinte dans les bras de l'hiver, elle renaît périodiquement et apporte ses bienfaits dans la corne d'abondance.

J'y vois pour ma part une belle illustration de la thèse d'Héraclite : Perséphone et Korès sont deux contraires, mais indissolublement liés, si bien que l'un peut dire : ils sont un et le même. C'est d'ailleurs ce dit le mythe qui distingue bien les deux figures mais en signalant leur profonde identité. Perséphone est Korè, Korè est Perséphone. Ce sont les deux visages, les deux apparences contrastée d'un unique principe dont le nom manque. De fait, ce nom qui rassemble les contraires manque toujours, c'est le nom énigmatique du dieu - ho theos - qui sous tel rapport sera appelé Dionysos, ou Zeus, ou Hadès, appelations conventionnelles, toujours imparfaites et conjoncturelles, qui ne sauraient rendre compte de la nature de ce "dieu" sans visage 

  "L'un, le sage, ne veut pas et veut être appelé seulement du nom de Zeus".

L'un ne s'oppose pas à l'autre, il unifie les contraires dans son élément total (le Tout ; un et tout ; hen kai pan). Le sage, ton sophon au neutre, ne désigne pas un personnage, mais la "sagesse" du tout. L'un, le tout, le sage, le dieu, selon les contextes il s'agit toujours de ce principe de l'unité des contraires pour lequel manque un terme adéquat. Aussi, pourquoi ne pas dire Zeus, si toutefois on ne désigne pas dans ce nom le Zeus de la tradition populaire mais le seul Zeus vrai et réel qui fait un avec l'un.

J'ajouterai que si ce nom manque ce n'est pas que Héraclite ait mal pensé. Tout au contraire cette désignation est véritablement impossible en raison de la structure de la langue : un terme quelconque se pose par différence avec un autre (Saussure : dans la langue il n'y a que des différences) si bien qu'il ne peut exister de mot "total" qui unifie absolument les contraires : il faudra à jamais se contenter d'approximations.

Là où s'arrête la langue commence la méditation : ce que dit Héraclite est une grandiose invitation au voyage philosophique.