Hadès est le souverain d'en bas, le maître des enfers, le dieu redoutable et implacable de la mort. Par dérision on l'appelle Plouton, le riche, parce qu'il règne sur la multitude infinie des trépassés. Dans le monde grec il existe fort peu de sanctuaires qui lui soient consacrés. La ville d'Elis est une exception notable : la ville entretient un temple consacré au couple Hadès-Perséphone. On se demandera longtemps pourquoi Pyrrhon, qui professait l'abstention à l'égard de toutes les croyances, accepta le poste de grand prêtre, chargé de l'entretien du temple et de la célébration d'un culte - fort modeste au demeurant.

Le poste confère un grand prestige et secondairement assure un revenu honorable. On se souvient que Pyrhon fut le premier à estimer que les philosophes devraient être dispensés de l'impôt. Il considérait sans doute qu'ils étaient plus utiles que les administrateurs, les généraux et les édiles. On ne saurait en conclure que Pyrhon fût intéressé : il vivait pauvrement, n'avait aucune considération pour les honneurs et la richesse, mais estimait sans doute qu'il n'y avait pas de raison de préférer la misère à l'aisance. Il ne vivra pas comme ces Gymnosophistes rencontrés en Inde qui faisaient profession d'abstinence, de macération et de mortification.

Outre ces considérations pratiques, il faut se poser une question plus essentielle : pourquoi Hadès ? pourquoi cette référence à la mort ?

On peut répondre d'abord que Hadès symbolise l'impermanence, le caducité de toute vie, s'il est patent que toute vie va à la mort. La mort est l'universelle puissance à laquelle il n'est pas d'échappatoire possible : Hadès est bel et bien le riche, le plus riche de tous les dieux.

Ensuite, selon le même principe, Hadès, c'est l'égalité absolue : riche et pauvre, puissant et misérable, tous s'inclinent inévitablement devant le destin de mort. Nos distinctions ne sont que de façade, nos préférences et rejets, nos croyances et nos certitudes, que valent-ils face à la destitution universelle ? Voilà qui est bien dans l'esprit du pyrrhonisme qui dévalue toutes les opinions, expliquant que rien n'est plus ceci que cela (ou mallon), et qu'au total toutes choses se valent du point de vue de la vérité.

On pourrait, de là, conclure hâtivement à quelque nihilisme : Pyrrhon ferait-il l'apologie de la mort ? Non point : si les choses, et les vivants, se décomposent inévitablement, ils ne cessent par ailleurs de surgir et de naître. D'où le discours mille fois repris sur l'apparaître, sur le surgissement de l'apparence. Il faut tenir fermement les deux bouts de la chaîne : apparaître et disparaître, mouvement infini d'apparition et de disparition. L'idée d'une "fin", d'une mort universelle, d'une destruction absolue est, pour les Grecs, aussi inconcevable qu'une création ex nihilo. Nous sommes à jamais dans le transitoire, l'éphémère, emportés dans le mouvement infini. Ce qui fait qu'il n'existe pas d'"être", de substance stable, de permanence, de certitude, hormis celle de la naissance et du trépas.

Je ne sais si Pyrrhon connaissait l'oeuvre d'Héraclite, mais je voudrais signaler un mot de l'Ephésien qui se situe dans la droite ligne de ce que propose Pyrrhon : "C'est le même que Hadès et Dionysos" - voilà qui paraîtra étrange, si l'on se souvient que Dionysos représente la vie sauvage, la végétation luxuriante, la génération débridée, l'excès orgiaque et le délire bacchique. Pour Héraclite l'opposition entre les forces de vie et les forces de mort doit se concevoir comme la liaison différentielle par laquelle les contraires font un. Qui veut l'un a l'autre. Le dynamisme vital n'exclut nullement la mortalité ; elles se supposent nécessairement. Pyrrhon ne parle pas de Dionysos - du moins n'avons-nous nul témoignage en ce sens - mais l'idée est tout à fait claire : les événements vont et viennent, ils ne font pas un "monde", leur caractère propre c'est de survenir et de passer : "le même homme ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve" (Héraclite).

Ce rapprochement entre Pyrrhon et Héraclite, enfin, est justifié par les pyrrhoniens eux-mêmes : le dernier grand penseur de la tradition, Enésidème, déclara que l'"orientation sceptique est une voie menant à la philosophie d'Héraclite". Certes il n'en faut pas conclure à une identité de vue, mais il y a là un terreau exceptionnellement fertile, inépuisable, encore que lamentablement négligé par la plupart des philosophes.