Selon Diogène Laerce (IX, 5) Héraclite "ne fut le disciple de personne", mais il disait "avoir tout appris par lui-même". Son principal souci fut de se chercher lui-même, sa gloire d'avoir su se trouver.

Remarquons d'abord qu'il n'est pas question ici d'une enquête psychologique au sens moderne : ce "je" qui se cherche et se trouve ne se distingue pas du Logos, de la raison immanente qui dirige toutes choses. Se découvrir soi-même signifierait dès lors se reconnaître capable de porter ce discours et de le manifester en paroles, "telles que moi je les expose". C'est ainsi qu'il faut penser la vocation de vérité.

Un tel devoir philosophique implique un double rejet. Celui de l'héritage d'abord : de ceux qui nous précèdent on ne peut rien apprendre, si par là on désigne l'acte de connaissance proprement dit. On peut bien lire ou écouter, ou voyager, mais nul ne peut penser le vrai à notre place. Sans parler des innombrables erreurs ou fantaisies professées par nos devanciers, qui nous égarent (Homère, Hésiode, Pythagore etc). En second lieu on rejettera toute "pensée" qui se complaît dans l'accessoire, le futile, le culte des opinions, la faveur des princes, la passion des foules. Le philosophe ne sera ni un idéologue ni un intellectuel, ni un encyclopédiste. Il ne se perdra pas dans le fatras des savoirs et des opinions, il se resserrera sur l'essentiel : la pensée du tout qui se divise de soi, diffère de soi sans jamais cesser d'être soi.

Haute pensée, une et solaire. Elle nous enjoint à la sévérité de l'essentiel. On bavarde, on glose, on s'entre glose, et le temps passe. Héraclite nous invite au séjour lumineux où se font les choses, toujours nouvelles, toujours changeantes, et dont le cours ne s'épuise jamais.