René Char écrivait, sur Héraclite : "Il savait que la vérité est noble et que l'image qui la révèle c'est la tragédie". Comment mieux dire ? La tragédie elle-même, telle qu'elle s'exprime dans le théâtre antique, et jusque dans les contorsions de l'histoire, n'est encore qu'une image.

L'Antiquité nous présente Dionysos enfant, entouré de ses jouets divins, se contemplant au miroir : la multiplicité infinie, le mouvement éternel de toutes les formes de ce monde, la déchirure, la division, l'écartèlement, merveilleusement se résolvent dans l'Un. Moment extatique, indicible, lui-même insituable, hors du temps, et de tous les temps. C'est une image, encore, qu'aucun homme ne saurait former, c'est l'apanage du dieu. Seul un dieu logique - un Logos hypostasié - peut concevoir sans contradiction l'identité du mouvement et du repos, du multiple et de l'unité. 

 "Le dieu est jour nuit, hiver été, guerre paix, satiété faim".

Héraclite dit " ho theos", le dieu - mais que nous voilà loin de la fausse image des dieux colportée par les mythes homériques et hésiodiques, pauvres projections anthropomorphes de la vanité humaine. "Le dieu" c'est un nom conventionnel, mais subverti de l'usage, pour dire tout autre chose : l'ordonnance cachée, l'agencement mystérieux des forces et des formes, l'insondable réel.

Vérité noble en effet, inaccessible à l'esprit vulgaire, mais aux doctes, aux amoureux du savoir tout autant, qui se complaisent à l'accumulation.

Leçon de sévérité, et de courage - A l'aube de notre Occident Héraclite se dresse comme un géant. Et puis cette image enfin : lassé des vaines querelles il confie son livre au temple, sous la garde d'Artémis, et pour finir il passera ses journées à jouer avec les enfants :"Le temps est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant".