« Sans fin concevable est ce cycle du samsâra, et le premier commencement des êtres errants, tournant en rond, enveloppés d’ignorance et liés par les empêchements de la soif ne peut être conçu ». Bouddha, Samyutta-nikaya.

Le samsâra est la donnée de base, la réalité effective de l’existence, telle qu’elle se présente à l’observation : cycle interminable des douleurs déterminées par l’ignorance, la soif et la répulsion. On n’en saurait connaître l’origine ni la fin, tant que l’on se situe à l’intérieur même du cycle. La solution ne peut venir que d’un déplacement radical, consécutif à une rupture radicale.

Une telle rupture est-elle possible ? On  se demandera si la connaissance, à elle seule, peut suffire. Condition nécessaire mais non suffisante. On peut à l’infini observer le jeu des causes et des effets, constater sa permanence, son éternel recommencement, sans que pour autant l’on puisse s’en dégager.

« Je vois ce qui m’enchaîne et me nuit, je vois le poison et le remède, mais je me sens incapable d’appliquer le remède ». Tel pourrait être le discours de l’alcoolique, du libidineux, de l’ambitieux, du prévaricateur. La douleur même, et le désespoir, et la peur de la catastrophe n’y changent rien. « C’est mon karma » disent-ils, résignés ou farouches, et ils opposent, à toute idée de changement, la certitude implacable du destin.

Ce qui montre que le changement ne peut survenir que si le changement a déjà eu lieu, se précédant lui-même, inexplicablement. Un matin, tel qui buvait sans mesure, se réveille sobre et tempérant. Quelque chose s’est passé, dont lui-même ne sait rien, qui fait que tout est changé : le changement qui suit s’est de fait déjà réalisé, dans les arcanes insondables de sa psyché.

Ce qui montre aussi la vanité relative de  toutes les méthodes et techniques ordinairement recommandées : abstinence, contrition, hygiène, exhortation morale, leçons et démonstrations. « Médite jour et nuit » écrivait Epicure. Soit, et pour autant qu’est-ce qui change ? La psychanalyse, qui est une sorte de bouddhisme moderne, que propose-t-elle de plus, si ce n’est la thérapie de la parole par la parole, laquelle, le plus souvent, s’éternise dans le ressassement ? Analyse interminable – pourquoi ? Parce que les processus psychiques sont intemporels, exactement comme les passions indexées par Bouddha sous les catégories de la soif, de la répulsion et de l’ignorance.

Il existe certes des changements locaux, circonstanciels, comme dans le cas de notre alcoolique, voire des guérisons remarquables ou inexpliquées, mais sur le fond rien ne change. Il n’y a pas de sortie possible du samsâra parce que le samsâra est la forme nécessaire sous laquelle apparaît le processus universel de la vie : sans origine et sans fin. Il est impossible de vivre ailleurs que dans le monde, si ce n’est en inventant quelque délire mystique où la raison se perd, et même alors la réalité rattrape douloureusement le délirant. Mais alors que faire, si toute fuite, toute échappée, toute révolution mentale sont impossibles ?

On y est, on ne peut qu’y être. Mais nous pouvons, jusqu’à un certain point, choisir la manière d’y être. Par exemple, y être sans rien attendre de spécial, sans rien espérer d’extraordinaire, sans s’attacher excessivement à quoi que ce soit, sans vouloir l’impossible, en vivant comme dit Montaigne « du jour à la journée ». Cela n’a pas grand-chose à voir avec le nirvâna tel que le rêve un vain peuple. Mais cela entre en consonance avec la recommandation d’un bouddhiste dont j’ai oublié le nom :

        « Mange ton riz, bois ton eau

        C'est la loi de Bouddha".