Fatigue chronique ou dépression larvée, je vois que souvent les mots glissent à la surface de la conscience, vague bruitage inconsistant, sans drainer la moindre représentation mentale. En termes techniques, la suite des signifiants (le versant sonore) se désolidarise du signifié (l’image mentale) pour acquérir une sorte d’autonomie monstrueuse. En principe le rapport du signifiant au signifié est nécessaire, bien qu’immotivé, conventionnel, et c’est ce rapport qui fait la nature spécifique du mot. Que serait un mot qui se résume à un bruitage, « aboli bibelot d’inanité sonore » ? Il faut croire que Mallarmé, en inventant cette expression baroque, témoigne lui aussi d’une sorte de vidage de la langue, où le pur signifiant vide trébuche au bord du néant. Le poème, vidé de toute substance significative, témoignera par l’absurde de l’inanité du sens : des mots, rien que des mots, sans image, sans idée, sans représentation, ultime expression formelle d’un sujet dévoré par l’annihilation universelle.

Cette expérience en tout cas démontre la non nécessité psychologique du rapport signifiant-signifié, alors que pour le linguistique il est absolument nécessaire. Mais le linguiste raisonne dans l’abstrait, il construit un édifice formel qui est vrai en son genre, et incontestable. Et il est vrai que dans la majorité des cas cela fonctionne bien ainsi. Toutefois il y a des exceptions.

Remarquons que tel signifiant, en dehors de tout rapport au signifié qui lui correspond d’habitude, peut se mettre en rapport avec un autre signifiant, par homonymie, correspondance auditive, consonance musicale. Ainsi procède le poète : la rose appelle la rosée, le roseau, voire la rosace, et l’on peut bien faire un vers qui relie ces signifiants dans une trouvaille, où les signifiés s’affolent, livrant un sens indécidable, ouvert à toutes les interprétations.

Les signifiés sont flottants, poreux, glissant les uns dans les autres, soumis aux aléas de l’histoire personnelle, évolutifs et incertains. S’il n’y avait les signifiants pour mettre une borne, fixer et combiner, la pensée serait une lamentable bouillie. Et c’est ce qui se produit dans l’expérience que je disais plus haut où les signifiés, détachés des signifiants, ne signifient plus rien, si ce n’est le chaos.

S’il s’agit de penser il faut veiller à articuler soigneusement le signifié au signifiant, en prenant soin de définir les termes « clairement et distinctement ». Exemple : «J’entends par impression toute modification induite dans l’organisme par quelque cause agissante ». On s’efforce de maîtriser le jeu des signifiés, mais cette maîtrise a des limites, car, dans l’exemple considéré, comment faire pour que tout lecteur saisisse correctement l’idée, et voie clairement ce qu’est l’impression ? Tel y verra la sensation, tel autre l’émotion, tel autre ne verra rien du tout : il faudrait définir encore et encore pour serrer au plus près la nature de l’idée. Le lecteur, de toutes les manières, en fera ce qu’il veut en fonction de sa sensibilité, de sa culture et de ses préjugés personnels.

Le problème ultime est celui de la signification. Quelle signification donnons-nous à un énoncé ? Le signifiant appellera un signifié (lorsque la situation est normale) pour un sujet qui écoute, lequel décidera en dernier lieu de la signification, laquelle à son tour est fonction de l’histoire du sujet. Cela se voit particulièrement dans la lecture d’ouvrages romanesques, qui présentent une longue suite de signifiants (le texte écrit) lesquels véhiculent des signifiés (des images mentales, des situations, des émotions etc) dont la signification ultime appartient au lecteur, lequel décide souverainement de la portée, du sens et de la valeur de l’ouvrage.

La signification de l’Odyssée, pour moi, réside dans l’impossibilité du retour : si Ulysse revient bel et bien à Ithaque, ce n’est pas le même Ulysse et ce n’est pas le même Ithaque. Mais cette signification-là qui la partagera ?

Il en va de même dans le récit subjectif que nous pouvons nous faire à nous-mêmes de notre propre vie, que nous pouvons traduire en mots (les signifiants) avec les signifiés qui leur correspondent, et dont la signification sera celle que nous lui donnerons. Lorsque Schopenhauer déclare à l’heure de sa mort : « nous nous en sommes bien tirés » il dit infiniment plus que le contenu apparent de la phrase, qui ne prend tout son sens (pour nous) qu’à la lumière de l’ensemble de sa philosophie, qui fut plus qu’une œuvre - le sens et la raison de sa vie.