La nature est une loterie. Tel qui vit en ascète meurt à trente ans, emporté par un cancer du pancréas. Tel autre mange comme quatre, boit comme un hussard, fume comme une cheminée, néglige toute prudence, récuse toute recommandation d'hygiène : le voilà qui enterre sa femme, son fils et son petit-fils, fêtant sans vergogne son centenaire. Les médecins font de beaux discours, mais au total que savent-ils ? Ce qui convient à l'un, ruine l'autre sans recours. Aussi se rabat-on sur la moyenne, qui fera loi, et qui ne convient à personne.

On se propose de vivre longtemps, le plus longtemps possible - et l'on oublie de vivre !

Eviter les excès est certes de bon conseil, mais qui voudra d'une vie sans excès ? Le plus humble des fossoyeurs a son domaine réservé, où l'excès fait la norme. Et c'est par là qu'il se réconcilie avec une existence insupportable.

Toute culture a ses toxiques. Chimiques ou spirituels. Les uns fument du haschich, les autres prient, s'abîment dans des océans de vapeurs et de sentiments dévotionnels. Ce qui montre une chose : la vie, ramenée à la simple expression vitale, est d'un ennui mortel. Ne pouvant supporter la banalité de l'ici, les hommes s'inventent un ailleurs, et des chemins subtils pour y parvenir. Cachée par les prestiges fallacieux de l'histoire officielle, celle des conquérants, des vainqueurs et des possédants, une autre histoire serait à écrire, celle des toxiques en usage dans les diverses civilisations, leur statut, leur rôle dans les moeurs publiques et privées, leur effet sur la santé, l'économie et la politique.

La Pythie disait l'oracle assise au milieu de fumées enivrantes. L'ivresse était considérée comme une condition nécessaire à l'inspiration, grâce à laquelle "la bouche délirante" pouvait transmettre la parole du dieu. Pour les Grecs la vérité la plus haute n'était pas le fruit du raisonnement, mais du délire inspiré. Platon encore soutiendra cette thèse, énumérant quatre formes principielles du délire : prophétique, mantique, érotique, poétique. Toujours il s'agit de transcender les conditions de l'existence ordinaire pour entrer en communication avec quelque principe transcendant, ou transpersonnel, dont il fallait décoder les messages. Et le rêve même participe de cette même logique lorsqu'on croit y percevoir le message des dieux.

On peut certes se moquer, ironiser sur cette facile emprise de l'irrationnel sur la pensée. Nous ne pouvons nous résoudre à consulter la Pythie - laquelle ? - ni à entendre dans nos rêves quelque parole sacrée. Tout l'appareillage religieux et mystique du passé est définitivement détruit. Mais à tout prendre ce n'est que le langage du passé, le vecteur signifiant qui est détruit : les dieux, l'oracle, le prophétisme, les mystères, dans lesquels se véhiculait un certain "besoin métaphysique de l'humanité" (Schopenhauer). Pour autant l'aspiration demeure car elle est consubstantielle à l'humanité. Il faudrait, pour les hommes d'aujourd'hui, un tout autre langage qui fait la part belle à la science tout en nous rapportant de manière vivante à la nature environnante, dont nous ne sommes après tout qu'un élément parmi d'autres.

Hölderlin, Hegel et Schelling, dans la dernière décade du dix-huitième siècle, avaient formé le projet d'une nouvelle mythologie qui feraient la place qui convient à l'esprit scientifique, une "mythologie rationnelle". Ils pensaient fort justement que seul le mythe pouvait générer un changement profond dans la psyché, mais en y incluant les données nouvelles de l'esprit scientifique. Peut-être sommes-nous aujourd'hui dans une situation comparable : toutes nos idéologies, religions et mythologies sont totalement caduques, inaptes à mesurer et penser les problèmes du jour, drainant des représentations obsolètes qui éternisent les conflits du passé. Si nous ne pouvons nous passer de mythologie, au moins qu'elle prenne en compte la réalité réelle et propose des solutions viables, intégrant le savoir scientifique dans une vaste perspective géopolitique et planétique.