Retour, encore, sur la sentence d'Héraclite : "nature aime à se cacher" : phusis kruptesthai philei. Je me demande s'il ne faudrait pas plutôt considérer le "kruptesthai" comme un mode passif : être caché". Phusis aime être cachée, ou, le mode propre de phusis c'est d'être cachée. Soit, en plus expressif :

"Celé, le mode propre de la croissance" - ce n'est plus exactement une traduction, mais une tentative, dans les mots d'aujourd'hui, de faire parler une très ancienne intuition, dont la force est perdue dans la version conventionnelle. "Nature aime à se cacher" voilà qui ne dit rien, qui induit une sorte de volonté de dissimulation, une mythologie de l'intention, alors qu'il s'agit de signifier un statut : c'est le statut propre de la nature (phusis, naissance et croissance) d'être dissimulée, non par quelque intention malveillante, mais selon la nécessité de son être.

La nature ne "veut" rien, ne désire rien, "ne cache ni ne montre", elle est ce qu'elle est : surgissement voilé.

Cette idée résonne encore admirablement dans le plus héraclitéen de nos poètes, Hölderlin, lorsqu'il écrit :

"Le pur jailli est une énigme".

"Ein Räthsel ist Reinentsprungenes".

Pur est ce qui jaillit de soi, hors de tout discours, avant toute interprétation, comme surgissement de nature, naissance (natura) et croissance (phusis). Pur est le jaillissement de la rose dont Angelus Silesius dira qu'elle est "sans pourquoi", et de même de tous les êtres sans parole. Face à cette profusion infinie l'homme s'étonne, s'émerveille ou se déprime, et demande : pourquoi ? pourquoi quelque chose plutôt que rien, et vers quoi, selon quelle intention ?  D'emblée tout ce qui apparaît a un double visage : ce qui se manifeste, se laisse voir et contempler - ce qui échappe à tout prise, à toute compréhension. L'énigme est dans ce rapport entre le visible et l'invisible, le manifeste et le latent. Et de plus ce rapport même est inintelligible. L'énigme est le secret des dieux.

Après Héraclite on se fera fort de forcer le secret, on prétendra soumettre la nature au forceps, on imaginera toutes sortes d'interprétations, supposées rendre compte de cette nature de la nature, mais en perdant la relation vivante à l'énigme, à son pouvoir de saisissement. Le savoir étouffera le contact vivant à la vérité.

Occultation à peu près définitive. A noter toutefois que Pyrrhon, je crois le seul, fera le procès de cette machinerie du savoir, fera exploser toutes les catégories de la métaphysique. S'il n'y a que des apparences,  des "apparaître", s'il faut se garder de rechercher de l'être derrière les apparaître, on peut enfin rendre l'esprit vierge et réceptif à la virginité du monde : silence du penseur contemplant la danse éternelle des éléments, et la naissance et le passage. Un poète qui se tait, en somme.