La nouvelle est tombée hier au soir, une parmi d'autres, dans le concert universel des mauvaises nouvelles : si notre mode de production, de consommation et d'échanges n'est pas rapidement révisé la planère se réchauffra de sept degrés d'ici la fin du siècle. Fichtre ! C'est l'effet Vénus que Hubert Reewes redoutait : la terre transformée en fournaise, et comme Vénus définitivement inhabitable.

Il serait un peu débile de gémir et d'implorer les dieux : cette catastrophe annoncée est la conséquence implacable d'une option prise aux aurores de la modernité, dans la décision hautement proclamée de devenir "comme maîtres et possesseurs de la nature". Sciences et techniques mises au service d'un arraisonnement universel. Pourquoi respecter la banquise si, sous les couches de glaces, on peut mettre à jour des ressources nouvelles - et tant pis pour la banquise, qui va fondre irrésistiblement et libérer des gaz toxiques.

On nourrit des milliards de bovins, détournant vers les animaux la précieuse nourriture qui pourrait entretenir les hommes, et ces bovins libèrent dans l'atmosphère des quantités astronomiques de méthane, bien plus nocif que le CO2.

Du même mouvement on nous annonce que l'avion consomme quarante fois plus que le train rapide, et que la flotte aéronautique va doubler en dix ou quinze ans. Voilà la sublime équation où nous sommes : une contradiction fatale entre l'économique et l'écologique. Le système nous condamne à la croissance, et la croissance nous condamne à l'étouffement. C'est la figure inédite de la tragédie, qui n'est plus simplement psychologique ou morale, mais anthropologique. De fait, jamais dans l'histoire ne s'est posé le problème de la survie de l'humanité, les catastrosphes ont toujours été locales, circonscrites dans le temps et l'espace, y compris pour les grandes glaciations auxquelles les hommes ont su s'adapter. La situation nouvelle tient à linterdépendance quasi absolue de toutes les économies, si bien que l'ensemble avance du même pas, ou presque, et que dès lors la solution ne peut être que globale, impliquant toutes les nations. Quelques-uns, plus malins que les autres, s'imaginent tirer leur épingle du jeu, au détriment de tous les autres,  constituant une sorte de réserve protégée de transhumanistes ; d'autres se voient déjà émigrer vers quelque planère lointaine, et quoi encore ?

Notre génération qui s'éteint aura connu une invraisemblable accélération : nés dans un milieu quasi traditionnel nous voilà propulsés vers un futur dont nous ne savons que penser, mais qui semble de nature à dépouiller l'homme de son humanité. J'entends dire de tous côtés : je plains les générations qui viennent. Cette angoisse exprime la crainte du futur, bien sûr, mais aussi le sentiment de deuil : était-il bien nécessaire, pour développer l'agriculture, l'industrie et le commerce, de saccager les forêts, de polluer les fonds marins, d'encombrer le ciel de satellites espions, de placer une caméra de surveillance à chaque coin de rue, de soumettre tout un chacun à l'arsenal étatique de surveillance universelle ? 

A la fin de sa vie, délaissant philosophiquement la science des sociétés pour l'étude des champignons, Lévy-Strauss aurait déclaré : je n'aime pas le monde qui vient. Depuis lors, plusieurs décennies plus tard, s'il vivait encore, que dirait-il ? Dans le désastre universel il reste parfois quelque occurrence de sérénité, arrachée de haute lutte à la barbarie. C'est ainsi que faisaient, quand la guerre ravageait la Grèce, quelques-uns de nos pères fondateurs, béni soit leur souvenir !