S'il était possible au vieil homme que je suis d'invoquer la Moire, que dirais-je ? Je ne demanderais rien, sinon d'avoir un peu de temps, et de poursuivre dans les conditions où je suis, ne souhaitant ni fortune, ni aventure, rien de particulier si ce n'est de rester valide, l'esprit vif et gaillard, et rien de plus. Comme disait le poète: 

  Encore un peu de temps, ô Muses célestes,

    Un peu de temps pour chanter la beauté,

       Terre-et-ciel, et le sourire de la mer,

          Avant que ne m'emporte et me glace

             Le souffle amer des profondeurs.

Rester vivant, voilà un beau programme, en soi parfaitement suffisant, et déjà par soi bien difficile, car bien des forces contraires tendent à nous faire baisser la tête : la fatigue des ans, l'atonie physique, la répétition, et puis de voir mourir abondammant autour de soi. La mort d'un proche est toujours une catastrophe qui nous fait considérer la vanité de nos destinées : nous étions, nous ne sommes plus. Et moi qui vis encore, en quoi suis-je différent de l'ami qui meurt, je me vois en sursis, et je vois que "le ver irréfutable" déjà mange ma chair, qu'entre lui et moi, seul un maigre délai fait la différence. Oui, mais cette différence est de taille, c'est même la différence par excellence, à la fois insignifiante au regard du Tout, et absolue pour le vivant.

L'essentiel est de trouver en soi-même la ressource - à partir de la source, qui coule de source quand on est enfant, que l'instinct tout puissant nous élance vers l'avenir, et qui peut s'altérer par la suite, jusqu'à parfois se tarir, et qu'une énergie plus mâle, plus consciente et résolue peut réveiller à l'âge mûr, engendrant de belles oeuvres. C'est au seuil de la vieillesse, quand l'expansion est finie, qu'il importe de trouver en soi des ressources plus profondes : alors l'esprit peut venir au secours de la chair, et dans un resserrement ultime, inspirer les pensées les plus belles. Voyez Homère, la tradition le dépeint comme un vieillard. Voyez Goethe achevant lentement son Faust dans la dernière décennie de sa longue vie. Voyez Démocrite, et Pyrrhon, nobles vieillards. Pour ma part je remercie le destin, ou le hasard comme on voudra, de m'avoir accordé de vivre suffisamment pour avoir une image à peu près complète de l'existence, et si je puis disposer encore d'un peu de temps, ce sera une sorte de grâce. Au moins, heureuse et malheureuse, chanceuse et malchanceuse, enthousiaste ou désespérée, la vie que j'aurai vécue aura bien été mienne, et le seul souhait qui vaille, la seule résolution, est qu'elle le soit jusqu'au bout.