Dans le rêve où est le sujet ?

Bien sûr on dira : le sujet c'est le rêveur, car enfin quand je rêve c'est moi, ce n'est pas mon voisin.

Je dirai avec prudence : le rêveur est l'agent du rêve, c'est par lui que le rêve se fait. Drôle d'agent qui est agi autant qu'il agit, débordé de toutes parts par des impulsions, sensations, imaginations, hors contrôle, par un jeu d'apparitions immaîtrisables et fantasques. Si l'agent pouvait choisir que choisirait-il ?

S'il existe un sujet du rêve il expérimente d'abord une forme de passivité, comme si un autre moi lui imposait sa logique, ses images et ses désirs. C'est en quoi le rêve est à la fois irritant et intéressant : il me somme de reprendre ces données pour me le approprier. Par ce travail d'appropriation le sujet passif se fait actif. Il se reconnaît dans le rêveur, il fait sien le contenu et le sens du rêve.

Le rêve nous invite à explorer la face sombre de la psyché, le continent noir, le Tartare où croupissent les monstres et les Cyclopes, où poussent sous le feuillage des fleurs empoisonnées, et des fruits, quelquefois, d'ambroisie et de poésie.

De rêve en rêve, de nuit en nuit, c'est un étrange voyage qui se poursuit, avec des haltes, des accélérations subites, des temps forts et des temps morts - temps de mort - et de fulgurantes reprises, entre l'horreur et la divine surprise. Une existence parallèle, un continum discontinu, une vie autre, parfois totalement aberrante et déjantée, parfois riche des plus belles intuitions. Comme ce fabuleux rêve de Descartes, rêve de melon, en qui il voit l'esquisse et la promesse d'une Science Universelle !

Ce qui nous introduit à une autre dimension encore : on peut considérer le rêve comme un processus (une histoire, une action, des personnages etc) dont il résulte un produit. Ce produit c'est le pathos, l'émotion, plaisir ou déplaisir, jouissance dans certains cas. Evoquant l'ardeur du jeune homme livré aux tourments de la libilo, Lucrèce observe que sous l'action des simulacres, tout endormi, il en vient à mouiller sa couche. Ce cas extrême peut servir de modèle général : le rêve satisfait la pulsion, offre un plus de jouir, tantôt en termes de plaisir, tantôt d'angoisse, de douleur ou de chagrin. Sous une forme ou une autre, dans le rêve ça jouit, même si cette jouissance est modique, quasi insignifiante. C'est dans ce produit de pathos, qui arrive au sujet, que nous pouvons reconnaître la marque propre du sujet, sa dimension inconsciente.

L'ensemble de la structure se présente en trois termes : le sujet rêveur (l'agent), le rêve comme processus, le produit (le pathos) qui revient au sujet comme marque et signe de son désir (inconscient). Le sujet est à l'origine et à la fin, mais pas de la même manière. C'est une raison supplémentaire de considérer la totalité de la structure si l'on veut se faire une idée plus juste de la nature propre du sujet et de sa capacité de symbolisation.

---

Ces analyses du rêve doivent beaucoup à Richard Abibon dont j'ai visionné quelques interventions sur Youtube. L'intérêt majeur de son travail, à mes yeux, est d'offrir une relecture d'ensemble des principaux thèmes psychanalytiques, avec une grande liberté de ton. Si je m'en inspire c'est pour effectuer, à mes risques, un travail de perlaboration en me fondant sur ma propre expérience, et en esquissant quelques pas dans l'inconnu.