Le rêve est une sorte de scénario plus ou moins confus, avec des situations de temps et de lieu, des images, parfois des mots et des phrases, plus rarement des mélodies ou des nombres, avec des personnages, une ou plusieurs actions et passions, des émotions, une ambiance, un pathos. C'est le contenu manifeste. Au matin, si l'on essaie de se souvenir, on transposera inévitablement les images en mots, construisant un récit : "j'ai rêvé que...". Chacun constatera aisément qu'à ce stade une déperdition du contenu s'est déjà opérée, mais ce qui reste est généralement significatif. La mémoire a fixé les points saillants avec lesquels le sujet peut travailler.

En termes linguistiques nous dirons que le contenu manifeste se présente comme une suite de signifiants, comme dans une phrase. Par exemple : une maison, le grand père, la faucille pour couper, tristesse au bord du lac, angoisse. Sous ce rapport le rêve se présente comme le texte d'une page de livre, ou comme le récit d'un ami.

Mais à ces signifiants correspondent des signifiés, des contenus psychiques, des images et des émotions propres au rêveur, qui ne prennent sens qu'en relation à l'histoire et au vécu propres du rêveur. En toute rigueur, seul le rêveur peut comprendre la signification, puisqu'il est le seul à pouvoir établir un rapport congruent entre les signifiés et la signification. Mais le fait est qu'en général il ne voit pas le rapport : il reste figé au caractère émotionnel (la peur, la joie, l'espoir, la crainte) sans percevoir les idées inconscientes qui sont à l'origine du processus. L'examen méthodique des signifiés met sur la voie de la signification : le contenu latent, invisible au premier chef, mais idéalement repérable.

Il n'existe pas de rêve sans rêveur : le rêveur est un metteur en scène (involontaire et ignorant de soi) qui parfois est représenté en chair dans le rêve - on songe à Hitchcock qui s'arrange souvent à faire une apparition discrète dans ses films - parfois sous la forme d'un personnage annexe, et d'autres fois il semble totalement absent - ce qui est trompeur car enfin il est nécessaiement présent comme metteur en scène, bien qu'invisible. Il en résulte qu'il faut considérer le rapport entre ces deux éléments, le rêve comme scénario et le rêveur comme scénariste. Par exemple : le sujet rêve encore et encore de certaines scènes traumatiques, ce qui paraît accablant - mais en mettant en scène ces événements il se donne l'opportunité d'en être, malgré tout, le maître, entamant un processus de symbolisation, qui souvent reste court, mais qui en théorie peut se reprendre et s'affirmer. Quoi qu'il en soit, c'est quand même, ultimement, le rêveur qui rêve !

On ne choisit pas de rêver, on ne choisit pas son rêve - c'est là l'humiliation infligée au conscient - mais le rêve nous indique que "ça" travaille, en dépit de soi, et que d'une certaine manière "ça" nous concerne. Tout ce que nous pouvons faire pour nous y retrouver est indiqué plus haut, c'est le travail de symbolisation : partir des signifiants, repérer les signifiés, dégager la signification (inconsciente), ramener au conscient tout ce qu'il est possible de retrouver. Bien entendu la méthode a des limites : les souvenirs s'effilochent au réveil, la résistance psychique empêche la remémoration, on n'a peut être ni le temps ni l'envie d'aller y voir etc. Mais plus profondément, le ressouvenir et l'élaboration se heurtent à une inertie massive qui vient de ce que, dans les premières années, ne disposant pas du langage, nous avons été immergés dans un monde d'affects, de sensations et de perceptions, incompréhensibles et indicibles, qui ont formé un fond de réel psychique, massif et insondable, lequel continue de déterminer une grande part de notre existence alors que nous de disposons d'aucun moyen de les nommer et de les formaliser. C'est la limite infrangible de l'exploration psychique.

Cest en ce sens que nous restons, en dépit de tout, une énigme pour nous-mêmes.