Et voilà que ça se remet à rêver, nuit après nuit, le même rêve avec des variantes, on dirait un suite musicale à la manière des Baroques, flûte à bec, viole d'amour, violon, et basse sontinue, en viole de gambe ! Ou encore ces récitatifs de l'opera seria ponctués d'arpèges au clavecin. Là je m'amuse un peu, pour le plaisir d'écrire, car l'affaire est sérieuse sans être triste. Je me plaignais un temps de ne faire que des rêves saumâtres, mais ce temps est passé. La tonalité est plus réjouissante : ce qui se répète là, pour paraître grave, n'est pas sans quelque dimension comique.

La répétition est au principe de la tragédie, mais aussi de la comédie. Un léger déplacement d'accent fait passer de l'une à l'autre.

Je prétendais porter secours à quelqu'un qui souffre. Je m'assois pour l'écouter, il parle, et je m'aperçois que je ne comprends rien à ce qu'il dit, et que je ne lui serai d'aucun secours. 

Une salle d'entraînement (un dojo). Je m'apprête à réviser les figures martiales. Coups de poing alternatifs. La droite est ferme, directe, puissante. Hélas ma gauche, après deux ou trois coups portés, s'amollit, l'épaule est bloquée, le bras flasque. Souvent j'aurai rêvé d'une défection du côté gauche, tantôt la jambe, tantôt le bras. Quelque chose dans la gauche résiste, conteste, s'oppose. Et la gauche c'est le coeur, le thumos, l'affectif, l'émotionnel. Je veux (la doite), je ne veux pas (la gauche). C'est évidemment la gauche qui a raison : il est sot de s'imposer des devoirs ou des projets pour lesquels on n'a pas les ressources intérieures.

J'ai raconté l'autre jour que dans un autre rêve je souffrais d'un blessure au genou, qui ne guérirait pas. Même thème.

Et puis voici le dernier de la série : je vois un bâton légèrement incliné dans lequel, à quelques centimètres de l'extrémité, quelqu'un (qui ?) creuse une entaille. Je me réveille là-dessus, et considérant le rêve, je décide que cette entaille, ou encoche, qui paraît au premier abord une sorte de blessure, offre la chance d'y placer une corde, et de faire un arc. Il suffit pour cela de faire une seconde encoche à l'autre bout du bâton. C'est ainsi que le négatif (la brèche, la blessure, l'encoche, l'entaille) se renverse en positif. Le moins devient du plus.

Il est de la plus haute importance de considérer nos échecs, de ne pas passser trop vite là dessus, mais de s'interroger. Après la quarantaine l'énergie d'affirmation décroît irrévocablement : il ne faut point s'obstiner à faire encore ce qu'on faisait facilement et qui coûte de plus en plus. C'est le moment de procéder à une révision, de choisir des modes d'expression plus doux, plus souples, plus arrondis. En termes chinois, passer de l'énergie yang, qui s'épuise, à l'énergie yin, plus interne et plus durable. C'est ainsi que j'étais passé des arts martiaux à la relaxation. Je crois que cela m'a évité bien des déboires.

Plus profondément cette série de rêves donne un leçon précieuse, mais c'est à peine si je puis l'énoncer ici : tous ces ratages, qui peuvent paraître accablants, signifient clairement comment le sujet, dans son être de sujet, est inévitablement écorné, à la fois par les avatars blessants de l'existence, mais plus encore par nature si je puis dire, ce que la philosophie appelle traditionnellement la finitude. Ce que chacun conteste et refuse, s'échinant à reconstituer une sorte de plénitude imaginaire (l'idéal du moi), que l'expérience aura tôt fait de déboulonner. Tout le problème sera de savoir ce qu'on fera de cette blessure, source de souffrance insupportable, ou occasion et chance d'une transmutation. Mon bâton, symbole de virile puissance, écorné d'une encoche douloureuse, sera demain - j'allais dire avec l'aide des dieux - un bel arc qui lancera sa flèche dans l'avenir.