Toutes nos diciplines mentales sont des variations autour de quatre termes : le sens, le savoir, la vérité, le réel.

La pensée et la conduite religieuses s'organisent autour du Sens, promeuvent et imposent le Sens.

Les sciences construisent un savoir méthodiquement légitime, qui évolue au fil de l'histoire.

La philosophie, qui se veut amour de la vérité, balance entre deux positions irréconciliables, aplatissant tantôt la vérité sur le sens, ce qui en fait une variété d'idéologie, et tantôt articulant clairement la vérité à la primauté du réel.

Affirmer la primauté du réel est une position extrêment difficile, qui se conquiert de haute lutte par un travail de déminage généralisé. Mais ce point de vue, sitôt qu'il est acquis, pulvérise tous les autres, qui ne sont plus, dès lors, que d'aimables ou de funestes variations imaginaires. Qu'elles aient leur validité relative dans le domaine social ne leur confère pas de valeur de vérité. On peut même considérer que l'histoire humaine, dans son intégralité, est une immense fuite en avant générée par les passions, un escamotage systémique. C'est sans aucun doute inévitable si la vérité est le dernier souci de l'humanité.

Mais alors quand une parole est-elle vraie ? Quand elle prend le contre-pied du discours convenu ou idéologique, du discours du sens qui éternise les illusions et les chimères. Epicuriens et Kuniques recommandaient la parrhèsia : la parole vraie, celle qui dit tout (pan). Mais dire tout est impossible, il faut donc choisir. On dira ce qui dérange le bel ordre imaginaire, qui pointe l'élément caché,  qui désigne le refoulé, non par cruauté mentale ou goût du scandale, mais parce que c'est du réel, et que si l'on continue à le forclore, on se condamne à la répétition. Evidemment, il faut peser l'effet, et la prudence recommandera de ne pas se livrer à un jeu de massacre, à la manière de Diogène. Non pas tout et à n'importe qui, mais selon l'heure, et la juste mesure.

A qui examine attentivement ses rêves nocturnes il sera donné parfois de saisir sur le vif quelque leçon féconde. N'oublions pas que les Anciens croyaient que les dieux nous parlaient dans les rêves, comme ils parlaient dans les oracles de Delphes ou d'ailleurs. Les dieux, pensaient-ils, disaient vrai, ce qui peut nous paraître étrange. Mais l'oracle et le rêve sont des paroles déguisées, qui, sous les divagations imaginaires, expriment quelque chose de la vérité du sujet : un réel qu'il ne voit pas et qui insiste, et qu'il peut mettre à jour. L'autre nuit je rêvais que j'étais blessé à la jambe - droite je crois - et qu'un médecin venait auprès de moi pour laver la plaie, l'enduire de baumes, mais la plaie ne guérissait pas, et le rêve indiquait qu'elle ne guérirait jamais. Toutes ces images peuvent laisser croire à un scénario dramatique. Mais la blessure n'est pas forcément la conséquence d'un choc ou d'une chute. Songeons à Achille, l'invincible. Sa blessure n'est pas dûe à un coup d'épée ou de lance : elle est inscrite, dès l'origine, dans son corps de héros, et c'est par là qu'il est un humain et pas un dieu. Et de fait, en ce lieu symbolique - le talon d'Achille - la mort l'atteindra. Sens du rêve : la mort est inscrite dès l'origine dans le corps. Voilà du réel.