Le sujet-philosophe tire son honneur de se référer à la vérité. S'y  référer n'implique nullement de la posséder, ce qui du reste est à la fois grotesque et impossible. Se référer c'est juger des choses et de soi à la lumière obscure de la vérité.

Pour bien saisir l'originalité de cette démarche il faut séparer la vérité du savoir et du sens.

La volonté de sens définit la position religieuse, présente bien sûr dans la religion, mais aussi dans l'idéologie, cette religion profane, voire dans les discours communs, la moralité commune, qui valorisent l'utilité, le travail, le bien commun. Ces notions conspirent à maintenir le lien social, mais sous le regard de la vérité elles ne sont que des constructions mentales, des illusions ou des mirages. Pourquoi le sens, la volonté de sens ? Pour dissimuler l'Absens, absence de sens, de raison et de finalité.

La vérité se sépare du savoir, contrairement à l'opinion générale qui définit la vérité comme l'adéquation du savoir à la réalité : c'est la position scientifique, encore que, en toute rigueur, et selon quelques scientifiques eux-mêmes, la réalité soit inconnaissable. Cette réserve ne disqualifie pas le savoir, qui s'autorise d'importantes applications pratiques. Le savoir est opérationnel, évolutif et amendable. Cela ne fait pas vérité.

Le premier moment d'un acte de vérité consiste à dire : je ne sais pas, proposition qui pourra se renforcer encore en disant : je sais que je ne sais pas. Le non-savoir fait l'objet d'un savoir au second degré, qui n'a pas de contenu propre, mais qui définit une position de retrait, de suspension, exprimée dans la fermeté de la décision. Car enfin j'aurais pu, me laissant aller à la facilité, à la paresse ou à l'outrecuidance, m'amuser à laisser croire que je sache quelque chose alors que je ne sais rien. Il y a du courage à avouer le non-savoir, à suspendre les croyances et à exhiber la nudité d'une âme ignorante. Cette position est d'autant plus difficile à conquérir que le moi, de sa nature et de sa fonction, est une organisation de défense et d'illusion, une sorte de citadelle de la méconnaissance.

Le rapport à la vérité est d'emblée de l'ordre de la déprise, de la démystification, du dépouillement. Qui ne peut consentir à cette épreuve n'entrera jamais dans l'orbe de la vérité.

On ne peut légitimement parler de la vérité en général, mais d'épreuve de vérité. Le sujet fait une épreuve de vérité lorsqu'il rencontre du réel, ce qui est toujours une expérience bouleversante. En voici quelques modalités significatives, dont beaucoup ont déjà été signalées par la tradition.

Le sublime de terreur : ce que je vois m'excède de toutes parts. "Es ist so" (Hegel)- c'est ainsi, immense, insondable, accablant de beauté ou d'horreur. - "voluptas atque horror" (Lucrèce)

L'effroi : ce qui me laisse sans recours - "le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie" (Pascal)

La détresse originaire - Hilflosigkeit (Freud) - dépendance du besoin, dépendance à l'autre.

L'impermanence universelle qui crée la souffrance de l'insatisfaction (Bouddha)

La toute puissance destinale du temps qui entraîne inéluctablement la mort. "Face à la mort nous sommes tous une citadelle sans murailles" (Epicure).

J'y ajouterai volontiers, à titre personnel, l'horreur de la faille dans le sujet lui-même, division et incomplétude.

   Tout cela on le sait - mais on ne veut pas le savoir : "Je sais bien mais quand même". Le réel est là pour tous, indifféremment, et même, il est toujours le même. Eadem sunt omnia semper. Ce qui fait que la parole de vérité est immuable. Les évolutions historiques et sociologiques ne font rien à l'affaire, ne règlent pas nos affaires. A chacun de voir comment il peut s'en arranger, quelle place il donnera, ou ne donnera pas, à ce qu'il faut bien appeler la vérité. A présent ce terme de vérité n'a plus rien d'abstrait, il signale au plus près ce réel bien réel qui nous étreint.