II

 

"Mais enfin, direz-vous, qu'est ce que cela change ? Vous avez découvert, expérimenté la présence insistante de ce trou, vous le placez comme une énigme silencieuse au coeur de votre psyché, vous observez en vous-même et en toute chose l'impermanence et la finité - eh quoi, cela vous rend-il heureux ? Votre vie concrète, quotidienne, en est-elle vraiment changée - bref, quel bénéfice ?"

Je m'étais bien fait, je l'avoue, quelque illusion. C'est sans doute peu évitable quand on s'engage corps et bien dans une aventure passionnante, que le désir s'enflamme, que la chair s'exalte. Comment ne pas penser : c'est extrèmement difficile, périlleux, excitant, il faut donc que le résultat justifie l'effort. "Tout ce qui est beau est difficile autant que rare". Il est impossible que ce bien inestimable que convoitent et promettent toutes les grandes sagesses, se souverain bien en un mot, ne soit qu'une commune et banale proposition de philosophie. Mais voilà : dès lors que le désir s'empare d'un objet il le transforme, l'embellit, y projettant toutes les attentes inassouvies, si bien que cet objet paradoxal, ce non-objet, ce négatif qui creuse en tout objet la morsure du non-être (le trou comme absence de tout objet) se voit, par un retournement singulier, investi, élevé à la dignité de la Chose. Et voilà comment la découverte la plus intéressante, la plus radicale est noyée, en dépit d'elle, dans la trivialité du désir.

Il en découle ceci : le processus est virtuellement interminable, c'est une dialectique pénible de dévoilement et de revoilement. Sauf que, si le dévoilement a pu se faire avec l'acuité requise, il engendrera de nouveaux dévoilements, même si périodiquement le recouvrement vient obscurcir la vue. Le dévoilement engendre une autre organisation structurelle, qui ne pourra plus s'abolir, et le sujet est capable dès lors de revenir par lui-même à la vérité.

Il ne faut s'obnubiler ni sur l'Etre ni sur le Non-Etre. Et de la vacuité elle-même il ne faut pas faire un fétiche. Il y a fétiche dès qu'on se fixe sur une idée supposée rendre compte de tout. L'intérêt du trou c'est de trouer, de perforer la représentation, ce qui ne supprime pas la représentation, mais la creuse d'un coefficient significatif d'incertitude et de précarité. C'est évidemment libérateur. Mais comme cet état de chose est difficilement supportable nous passons le plus clair de notre temps à boucher les trous.

A la fin de sa vie Freud s'interroge. Il avait tant espéré de la psychanalyse ! Mais il voit avec tristesse que les cures ne débouchent que rarement sur une vraie guérison. Faut-il incriminer la pratique, la formation insuffisante des analystes ? Ou la théorie ? Analyse finie, analyse infinie ? Pourquoi l'analyse est-elle infinie ? Selon le modèle médical, l'analyse qui ne finit pas est un échec. Mais psychiquement l'analyse ne peut qu'être infinie, elle est ce travail de la pensée qui recueille les expressions de l'inconscient pour leur donner une place dans la vie consciente. Et ce travail-là ne s'achève qu'à la mort. Je dirai, selon le point de vue esquissé ici, que cette expérience du vide, qui a commencé à la naissance, qui souvent est déniée ou forclose par la plupart, nous accompagne de fait tout au long de la vie, creusant dans la psyché le fil rouge de la finité subjective, jusqu'au dernier de nos jours. C'est une autre manière d'exister, qui n'a rien de glorieux ou de spectaculaire, mais qui témoigne d'un souci de vérité.

Cela ne change pas grand chose. En tout cas cela ne change pas la réalité, l'ordre du monde ou les rapports sociaux. C'est une aventure subjective, celle d'un sujet curieux qui a cure d'exister par soi, et de s'autoriser de soi.