J'ai été bien étonné lorsque le professeur de sciences physiques nous enseigna que le blanc est la somme des couleurs. Cette proposition m'apparut incompréhensible, voire choquante, et il fallut me mettre le nez sur le tourbillon, où effectivement la gamme entière des couleurs, par le mouvement, se réduisait enfin à une surface blanche, uniment blanche. Le blanc serait l'effet du mouvement ! Mais l'écrivain pris dans l'angoisse de la page blanche expérimente tout autre chose, l'absence désespérante des idées et des images, le vertige blafard des abîmes, la déroute universelle. Le blanc c'est d'abord la suspension, le silence, l'entêtement mutique du désert.

Le blanc c'est ce qui épouvante. Imaginez un ciel uniformément blanc, sans soleil, sans lune, sans étoiles, lugubrement étalé à l'infini, y résisterez-vous ?

Inversement, et contre la doctrine physique, je ne puis concevoir le noir comme une absence de couleurs. Pour la sensibilité commune, et la mienne, le noir est une couleur éminente, hautement signifiante, au même titre que le rouge. Je remarque dans les peintures anciennes, grecques et romaines, un usage abondant de la combinaison du noir et du rouge.  Figures rouges sur fond noir : quoi de plus simple, de plus expressif ? On combinera de même le noir et le blanc pour mieux faire apparaître les formes et le mouvement. Dans cette alliance de structure, le blanc n'a rien de menaçant, d'angoissant, il porte les formes et les mène à l'expressivité.

Le blanc n'est troublant que lorsqu'il marque une cassure, une suspension dans une série ou dans un texte, dans la continuité d'un processus psychique. La rupture fait un blanc. Les mots, soudain, manquent, les images ne parviennent plus à la conscience, ne forment plus image, laissant le sujet désemparé, comme suspendu au dessus du vide. Le blanc est la couleur du vide. Ou encore : un trou dans la représentation.

On y reconnaîtra sans doute la symptomatologie de l'angoisse. Soit. Mais on peut l'interpréter autrement. Si l'on considère l'ensemble des expériences vécues, des images, des constructions mentales, des fantasmes, des idées comme un texte (le texte sensible et affectif de notre existence), déboucher soudainement sur le vide c'est se retrouver mentalement à l'origine, avant la constitution du texte - car enfin ce texte n'existait pas à l'origine, il s'est élaboré au fin du temps - et dès lors il est possible de considérer la totalité du processus. Le point d'arrivée rejoint le point de départ, la boucle est bouclée. Moment fécond. Vais-je recommencer, à nouveaux frais, à tourner dans le même cercle - ou bien, considérant le processus dans son intégralité, verrai-je en ce point de suspension la chance d'une autre pérégrination ?

Ou encore, déciderai-je qu'en somme il est parfaitement vain de m'inscrire dans la futilité de ce monde, n'y vivant que par un côté, et de l'autre, absent déjà, indifférent, je me tiendrai, libre et seul, de l'autre côté de la vie ?

Pris en lui-même le "moment blanc" ne dit rien, ne fait signe vers rien. Il autorise toutes les perspectives, comme un palette nue où se disposeront les couleurs choisies par le peintre. Tabula rasa. C'est ainsi que je l'entends : pure surface sans reliefs ni signes, mais virtualité, offrande de possibles. Elle n'exclut rien, ne favorise rien, n'exige rien, mais sans elle rien ne se fait, hormis la répétition.

Il faut penser cette dimension, il faut la poser comme une ressource, il faut l'inscrire comme une virtualité créatrice dans la psyché ; ou plutôt, il faut se rendre suffisamment disponible et attentif pour qu'elle puisse s'inscrire dans la psyché. C'est en cela que nous sommes agents de notre propre vie.