Je me prends à rêver. Imaginez que sous les fondements du temple d'Artemis à Ephèse on mette à jour une tablette de pierre avec l'inscription : ainos tou theou ainos, "terrible la parole du dieu" - n'en déduirait-on pas, dans l'enthousiasme, que c'est une citation d'Héraclite, perdue depuis des siècles et enfin retrouvée ? Pour plusieurs raisons : le lieu (c'est ici qu'Héraclite a offert son livre à la déesse), le contexte culturel (l'oracle de Delphes), l'intention philosophique, le style extrêmement ramassé, et surtout le jeu phonologique sur "ainos", d'abord comme adjectif (terrible) avec l'accent sur la seconde syllabe - puis comme nominatif (la parole, avec une nuance d'emphase : parole prophétique), l'accent sur la première syllable. C'est donc le même mot, et ce n'est pas le même : seul l'accent tonique fait la différence, induisant une signification différente.

Terrible (ainos) est la parole (ainos) du dieu (tou theou).

Ce jeu phonologique ne manquera pas d'évoquer, au lecteur d'Héraclite, le fameux fragment, tout à fait authentique celui-ci : le nom de l'arc (bios) est vie (bios), son oeuvre la mort. Là aussi seul le déplacement d'accent introduit la différence. L'arc, qui a le nom de la vie, est agent de mort, ce qui implique aussi, que la vie, qui porte le même nom que l'arc, est agent de mort. La vie donne la mort, inséparablement - et ici encore Montaigne nous le signifie merveilleusement : "nous mourons non de ce que nous sommes malades, mais de ce que nous sommes vivants". Vie et mort inséparablement, ou, pour l'écrire à la manière d'Héraclite : vie-mort, en un seul mort.

Rappelons que ainos (parole) donne ainigma (énigme). Originellement l'énigme est une parole que le dieu - Apollon principalement - adresse à l'homme venu le consulter. L'énigme c'est primitivement l'oracle. Or à l'époque archaïque Apollon est considéré comme un dieu hostile aux hommes, malveillant et trompeur. Il a le regard "oblique", de plus il agit à distance, ou à longue échéance - n'est-il pas l'archer, celui qui voit de loin et tue de loin ? "Le nom de l'arc est vie, son oeuvre mort" - n'est-ce pas aussi une caractérisation explicite d'Apollon ? Terrible est la parole du dieu qui soumet l'homme au devoir de déchiffrer une énigme pour laquelle il n'a nullement la clé - le chiffre. Ne nous étonnons pas si l'homme, induit en erreur, au lieu de trouver une solution à sa souffrance, sombre doublement dans l'errance.

Voilà un beau rêve d'un amoureux inconditionnel de l'Hellade antique, et cela jusqu'à fabriquer, de toutes pièces, des faux qui stimuleront peut-être l'esprit de quelque voyageur sentimental, épris de raretés archéologiques !