Et voici quelques prolongements philosophiques.

Je considère qu'il est de la première importance d'acquérir une vue large, qui embrasse l'histoire et la préhistoire, pour éviter, autant qu'il est possible, de ne juger des hommes et des choses que selon l'étroite perspective du présent, ou de quelques malheureuses décennies récentes. Il est navrant que sous couleur d'histoire on rabâche interminablement, dans nos lycées, les conflits militaires du XXème siècle, oubliant la modernité, le classicisme, le baroque, la Renaissance, le Moyen Age, l'Antiquité, qui ont formé, ou déformé, l'homme occidental, sans parler même des grandes civilisations d'Asie et des étonnantes cultures d'Amérique du Sud. On ne peut évidemment tout étudier, une vie entière n'y suffirait pas, mais on peut au moins dégager quelques traits saillants, faire apparaître des types, des figures signifiantes, des constantes et des différences. La philosophie y veille un peu mieux que d'autres disciplines, mais elle a aussi ses préjugés, ses petites manies, ses lectures sélectives, comme on voit à l'Université, qui pratique une forclusion fantastique de certains courants de pensée, comme celle des Sophistes, des Kuniques et autres troublions réputés infréquentables. Serait-il donc si difficile d'étudier la pensée hindoue, si foisonnante, et la chinoise, qui dépayse plus encore ? Au moins donnez le goût de lire, stimulez le désir, l'étudiant fera le reste selon ses capacités.

La préhistoire humaine s'étend sur près de deux cent mille ans. De cette gigantesque aventure nous ne savons à peu près rien. En exhibant des crânes et des fémurs, on comptabilisant les silex taillés, les pointes de flèche, les coquillages percés, nous entrevoyons un mode de vie, une organisation sociale, une économie de subsistance, un système d'échange qui forment bel et bien une culture, même si cette culture apparaît fort rudimentaire. Ces hommes avaient le même cerveau que le nôtre et pouvaient apprendre, transmettre, éduquer, discuter, chasser, cueillir, organiser. Faut-il préciser qu'ils devaient, sous peine de disparition immédiate, connaître parfaitement le milieu dans lequel ils vivaient, les plantes, les animaux, les terrains de chasse, toutes les particularités du territoire. Il faut en conséquence poser le principe qu'ils disposaient d'un langage pour organiser collectivement la chasse, la distribution des biens, la répartition des rôles, le jeu des relations sexuelles, la filiation, et bien sûr l'autorité.

Notre histoire à nous, celle des deux ou trois mille ans récents, ne représente guère que la dernière minute d'une longue journée, et nous prétendons juger de tout à la lumière d'une si faible bougie ! On dira : mais il ne reste rien du passé, du noélithique si brumeux, et du paléolithique, si obscur, si crépusculaire, moins encore ! Et quel est l'intérêt de déterrer ces ossements pathétiques, d'y appliquer le forceps en espérant les faire parler ?  - Mais quoi, répondrai-je, vous vous hypnotisez sur le présent, vous croyez qu'il est la vérité éternelle de l'homme, mais à peine le voit-on qu'il a disparu. Vous croyez disposer d'une mesure du vrai et du juste, mais cette mesure, à peine énoncée, est déjà renversée. Dans l'immensité de la durée chaque époque n'est qu'une étincelle, ou pour parler comme Montaigne, qu"une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle".

J'aime voir en grand. Dans le fondement de mon être je me sens le contemporain de l'homme des savanes, du chasseur-cueilleur paléolithique, du Sioux rêvant, à sa mort, du pays des chasses éternelles, du tailleur de silex, de cet infatigable marcheur, qui, parti d'Ethiopie, s'en alla vers les rives d'Arabie, et bien au delà encore...Peut-être cet homme-là avait-il, en dépit de la maladie, de l'insécurité et de la faim, les chances d'une âpre satisfaction dont nous n'avons, nous modernes et postmodernes, aucune idée.