Les paléontologues ont récemment exhibé quelques ossements qui dormaient depuis cent quatre vingt quinze mille ans dans les anfractuosités d'un désert d'Ethiopie. Après analyse il fallut se rendre à l'évidence : c'était bien un représentant de l'espèce Homo Sapiens, mieux encore, le plus ancien squelette Sapiens jamais découvert. Il fallait donc revoir toutes nos classifications : Homo Sapiens est apparu bien plus tôt, et donc notre espèce a vraisemblablement cohabité avec d'autres espèces Homo, comme Neanderthal, encore que la répartition géographique de ces groupes, et leurs pérégrinations, nous restent encore mal connues.

La paléontologie, comme l'architecture et l'histoire, dépendent du caprice du climat, des conditioins géologiques de conservation, du hasard des batailles : ici vous mettez à jour un charnier de trente cadavres affreusement mutilés, mais en excellent état de conservation, là une malheureuse dent, ou un fémur, un crâne perforé, et avec cela débrouillez vous ! Mais je suis très impressionné par les incroyables découvertes génétiques, biologiques, anatomiques dont la science est capable, qui établit les datations, et avec l'ADN vous retrace une généalogie vraisemblable, découvre les affections dont souffrait tel individu mort depuis cent mille ans ! Vraiment, la paléontologie va bientôt supplanter la police scientifique et la criminologie !

L'archéologie, qui bénéficie des mêmes capacités scientifiques et techniques, nous stupéfie plus encore : grâce au prélèvement d'ADN on connaît la filiation exacte de Toutankamon, ses pathologies, et avec un peu de chance, les conditions de sa mort. Bientôt on pourra retracer avec une grande précision la quasi totalité de l'histoire égyptienne.

Mais revenons à notre Homo Sapiens de cent quatre vingt cinq mille ans, que présentement on nomme Homo Un, jusqu'à nouvel ordre le tout premier de la série. Mais celui-là est bien né de parents, il faut donc remonter encore, mais jusqu'où ? Trouvera-t-on un jour l'individu princeps, surgi d'une mutation imprévisible, et qui se distinguerait de ses parents par quelque trait radicalement neuf ? Comme on aimerait assister à ces "scènes primitives" où la nature se met soudain à bricoler, à "décliner", à jouer au tric trac, brouillant les cartes, et innovant !

En tout cas, pour moi cette affaire me passionne : je voyage à travers les époques, j'imagine des décors inouis, des conditions de vie extraordinaires, des hommes luttant pour leur survie, rôdant en petites bandes à la poursuite du gibier, cueillant et chassant, débusquant des insectes dans les taillis pour assurer l'ordinaire, j'imagine des moeurs et des coutumes, et des croyances dont nous ne savons rien, que nous reconstruisons à partir des rares cultures aborigènes subsistantes. Un immense passé de milliers d'années, étrangement stable pour l'essentiel, juqu'à ce que certaines sociétés, plus nombreuses, se convertissent à l'agriculture, remplaçant le mode de vie nomade par la fixation à la terre. Et de là l'organisation du travail, la contrainte, et l'administration, et bientôt l'armée, les métaux, les premiers empires, les guerres de conquête.

On veut que cela fût un progrès. Mais quand les Américains voulurent fixer les Amérindiens à la terre et en faire des paysans, je doute que ces hommes du voyage et de la chasse y vissent un progrès !