Je distinguerai volontiers : la joie en sol majeur, la joie en ré mineur. Deux régimes très différents.

La première, enthousiaste et impériale, pompes, trompettes et buccins, vient saluer les hauts faits du Prince, comme chez Purcell, "to celebrate, to celebrate this triomphant day". Et bien sûr, plus encore, les apothéoses, les victoires du dieu sur les puissances infernales, noêl, noêl, gloria, gloria et Te deum ! Déjà, émerveillé, le croyant voit se réaliser le miracle, la parousie tant espérée et toujours manquée, la voici la voilà ! La fête est ce moment particulier où chacun peut croire, quelques heures, le bonheur sur terre, la réalisation fastueuse des désirs les plus chers.

Le drame c'est que le temps ne suspend pas son vol. Les lendemains de fête ont quelque chose d'amer, qui fera douter de la fête. Qui trop embrasse mal étreint. Ainsi, inéluctablement, s'effiloche la croyance.

Vient un temps où l'on désespère de toutes les fêtes. Le coeur refuse de s'emballer.

Les joies en sol majeur prêteraient à rire, si l'on n'y entendait, avec quelque amertume, les fanfares désuètes d'un passé révolu.

Parler d'une joie en ré mineur peut surprendre. Le mineur n'est-il pas le mode de la gravité, du recueillement, de la tristesse ? Le ré y ajoute je ne sais quoi de langoureux, de suspendu, qui invite à la rêverie, à la contemplation. Ici, pas d'envolée, pas de triomphalisme, mais la sereine évocation des mouvements de la mer, des mouvements du coeur, adagio cantabile, violon, clavecin et viole de gambe, toute la gamme des passions, toute la douleur du monde transposée en musique !

Joie en ré mineur, c'est une métaphore. C'est une manière de dire le lien nécessaire entre la connaissance sans illusion, la contemplation objective ("c'est ainsi") et la puissance d'affirmation qui transpose la douleur en oeuvre d'art ou en pensée créatrice. En ce domaine Schopenhauer est un maître, lui qui jouait chaque jour à la flûte du Mozart et du Rossini - des compositeurs joyeux - et qui considère la musique comme une autre partition du monde : toute la douleur du monde est dans la musique, et pourtant, par la musique, on s'affranchit de la douleur du monde. Musique, joie grave et sereine, qui contient tout, qui exprime tout, et qui donne ce sentiment précieux entre tous d'une coïncidence, le temps de l'oeuvre, entre nous et le fond obscur de la nature ("la chambre obscure").

L'art est "la floraison de la vie" écrit Schopenhauer. Mais la philosophie aussi, lorsqu'elle consent à sonder les "abîmes" et qu'elle vient témoigner de la validité de ses prises. Ainsi Lucrèce à Memnius (I,142) :

           "Dans le calme des nuits, je cherche les mots, et le poème

           Qui repandront dans ton esprit une vive lumière

           Pour te révéler enfin le profond secret des choses (res occultas).