Je sais tout ce que dois à Clément Rosset. De toute son oeuvre, que j'ai lue à peu près intégralement, c'est "La logique du pire" qui m'a marqué le plus durablement. Ce livre fut un coup de tonnerre qui m'ébranla jusqu'au fondement. Il renversait nombre d'idées familières, acceptées jusque là comme évidentes, et ouvrait un gouffre dans ma sensibilité, que rien depuis n'a jamais comblé. Je m'en suis si profondément imprégné que je ne sais pas, à cette heure, ce qui vient de lui et ce qui m'appartient en propre, si toutefois je puisse revendiquer quelque propriété en ce domaine. Les idées vont et viennent, c'est là leur vertu, et bien malin qui pourrait déterminer quelque paternité incontestable. Leur provenance compte moins que l'effet qu'elles produisent dans une conscience éveillée, qui les reçoit, les accueille, les rumine, les intégre ou les expulse. Depuis trois décennies je vis avec la conscience aiguë du hasard, du tragique et du réel, trois notions fortement enchâssées ensemble, indissociables, qui expriment selon trois modes différents la même certitude de base, le même non-savoir principiel, la triple aporie qui décrit l'Ab-sens constitutionnel de la vie et du monde.

Hasard c'est l'autre nom de la nature : "chaos sive natura" (Nietzsche). Si l'on y repère ça et là des constantes elles font relief local sur un océan tourbillonnaire, inconnaissable comme tel.

Tragique parce que toute forme, toute vie va à la mort et que le sachant la conscience se désolidarise de toute passion de l'être. La mort au coeur de la vie.

Réel, non point ce que nous appelons réalité, qui n'est qu'un songe, ou le songe d'un songe, duplication boiteuse et controuvée, mais surgissement hors représentation, effectivité. Le réel c'est ce qui saisit.

Ces catégories interrogent en profondeur l'organisation de la psyché. Globalement on pourrait dire que l'appareil psychique est une construction réactive destinée à éviter l'épreuve du réel. C'est ce qu'on appelle le moi : une instance qui travaille à mesurer la puissance des affects et des représentations (sensations, images, idées - donc l'imaginaire et le symbolique) pour les ramener régulièrement à un  niveau supportable (principe de plaisir-déplaisir) et à refouler ce qui dérange, qui risque de briser l'équilibre, tout en sauvegardant des rapports vivables avec le mileu. Dans ces conditions l'irruption du réel est vécue comme un danger, voire une catastrophe - et même de bonnes nouvelles, trop soudaines, trop intenses, peuvent provoquer le même effet. En somme, ce qui fait réel c'est moins la chose en elle-même que l'excès, la violence, la soudaineté du fait qui déjoue toutes les prévisions. Telle cette histoire que raconte un historien antique, d'une mère qui avait appris la mort de son fils, en avait commencé le deuil, et qui, le voyant soudain reparaître en chair et en os, mourut d'apoplexie.

Il existe au cinéma d'innombrables versions du crime parfait, qui n'est jamais parfait. Les cambrioleurs ont pensé à tout, tout mesuré et remesuré ; à la dernière seconde quelque chose capote : la voiture qui devait démarrer ne démarre pas ; le chauffeur fait un malaise ; un quidam passe par là et prévient la police etc. Ce n'est pas pour rien que ce genre d'histoires passionne le public, chacun y reconnaissant quelque chose de sa propre histoire. Plus exactement un fait de structure.

On pourrait dire : le réel, c'est où je ne suis pas, ce qui me vient du dehors (qui peut être l'intérieur le plus violent), qui m'excède, me contraint à changer ma vie.