Mettre au premier plan le réel. Voilà ma formule.

A partir de là on peut réinterpréter diverses philosophies anciennes et modernes, en interrogeant la place, évidente ou cachée, qu'y occupe le réel. Je prendrai l'exemple de l'épicurisme.

Epicure construit une admirable architecture où la canonique, la physique et l'éthique s'organisent autour d'une question centrale : qu'est ce qui importe vraiment à qui veut se donner les conditions et les moyens de la félicité ? On a pu dire que cette philosophie est une tentative réussie pour écarter le tragique. La connaisance est convoquée pour assurer à l'âme, par la vision sereine des phénomènes, la victoire sur la crainte (crainte des dieux, crainte de la mort) et par là même, l'égalité d'humeur et la tranqullité (tranquilla pax dira Lucrèce). Cette heureuse disposition trouve sa réalisation concrète, sa forme archétypale dans le Jardin et dans l'amitié philosophique. Tout cela est bien connu. On peut dire qu'Epicure réalise un éloignement, une mise à distance du réel, lequel pourtant affleure comme un symptôme persistant dans le thème de la crainte (phobos) qui me semble le trait fondamental, et l'impossible, contre quoi s'édifie tout le reste. On veut trouver une parade à l'expérience douloureuse de la crainte, on invente des dispositifs de combat, on construit des machineries savantes pour juguler cet affect détestable qui mine la vie des hommes. Lucrèce multiplie les démonstrations et les objurgations pour défaire rationnellement les images, les fantasmes dans lesquels les hommes expriment la sourde terreur de l'invisible et de l'inconnaissable, et bien sûr, nulle rationalisation, nul raisonnement n'en peuvent venir à bout.

Disons que quelque chose insiste du fond de la psyché, quelque chose d'obscur, d'obscurément agissant, objet de toutes les divagations imaginaires, dont le noeud, le centre noir, éternellement renaissant, échappe à toute analyse. "Je ne sais quoi d'amer jusque dans le calice des fleurs" - c'est encore Lucrèce, le poète, qui vend la mèche !

On dira : oui c'est Lucrèce, ce n'est pas Epicure. Mais chez Epicure lui-même le tragique du réel est bien présent, bien qu'écarté, relégué dans les confins de la connaissance. Il suffit de considérer sa physique : notre monde est une organisation éphémère, comme sont toutes les organisations, vouées à la dissolution. Tout ce qui apparaît comme un ordre est une constellation provisoire du désordre, qui, en toute rigueur, a toujours le dernier mot, abolissant ce qu'il crée pour engendrer encore d'autres combinaisons. Si l'on peut trouver de ci de là des relations causales ce ne sont jamais que des relations locales dans le désordre général, ou, si l'on veut, des effets du hasard, souveraine puissance. C'est dire que la mortalité est au coeur de tout processus, stellaire, végétal, animal ou humain, et que dès lors il n'y a sens, ni de l'ensemble (du Tout éternellement identique à soi), ni des parties soumises à la décomposition. Qu'est ce donc là si ce n'est une philosophie tragique ? Une ouverture sur l'insondable du réel ? Le génie propre d'Epicure aura été de bâtir, sur les brisements de l'éternelle mouvance, une île abritée des vents où l'on pût vivre, sans illusion, le temps que dure la vie.

Oui le réel est bien présent chez Epicure, mais tenu à l'écart par un effort héroïque, une volonté apollinienne qui a pu faire illusion. On se laisse un peu trop facilement séduire, ou irriter, par les formules de bonheur, en négligeant ce fond d'inquiétude et de froide lucidité qui, comme des fractures invisibles, fragilisent tout l'édifice. Quant à moi j'avoue ma tendresse indéfectible à cet Epicure-là qui est notre frère, plus qu'au penseur d'altitude qui vit parmi les dieux.