Mon désir, mon projet, c'est poser les bases d'une philosophie du réel. Pas si banal qu'il apparaît au premier abord. Quelques-uns, une minorité, s'y sont efforcés. Il faut dire que la chose est extrêmement difficile. Il y faut une sorte de retournement extra-ordinaire, car l'ordinaire c'est la représentation : l'image d'abord, puis la pensée symbolique, puis la rationalité - y compris la science.

Le problème est clairement posé par Démocrite : " La couleur est par convention, par convention le doux, par convention l'amer, et en réalité, il n'y a que de l'étant (den) et du néant (mêden)" - et ailleurs : "rien n'est plus ceci que cela". Pris ensemble cela donne  : rien n'est plus de l'étant (den) que du néant (mêden).

La convention - ici "nomos" - c'est l'oeuvre du langage en tant qu'il soutient l'existence et la pensée d'une communauté linguistique. Le langage pose des valeurs binaires : doux, amer, grand, petit etc qui déterminent la perception commune.

A la convention s'oppose ce qui est : "eteè" - mot rarissime en grec, qu'on peut traduire : réllement, véritablement. Il est remarquable que Démocrite aille chercher ce terme quasi inconnu plutôt que de se servir des mots usuels. Il s'agit bien d'annoncer quelque chose de tout à fait singulier, ignoré de tous, par un terme qui perfore la représentation, signale un domaine méconnu et essentiel.

Plus radicalement encore Démocrite, décomposant le mêden (rien), tranchant le mot en deux contre toute logique de la langue, forge de toute pièces le "den" - qui n'existe pas du tout en grec - et qui prend dès lors valeur de "quelque chose". D'où ce jeu de mot remarquable à tous égards : den et mêden. "En réalité il n'y a que quelque chose et pas quelque chose". Mieux encore : "en réalité il n'y a pas plus quelque chose que pas quelque chose".

Embarrassés par cette étrange sentence, les commentateurs ultérieurs ont voulu rationaliser la chose et ont traduit : "en réalité il n'y a que les atomes et le vide" - comprenant par "den" la réalité atomique et par "mêden" le vide. Ce n'est peut-être pas faux, mais c'est bien éloigné de la pensée véritable de Démocrite, qui disant comme il dit, avait certes quelque raison de dire ce qu'il dit.

Ce qui existe en réalité n'est pas plus de l'être que du non-être, du non être plus que de l'être. C'est un quelque chose qui n'est ni quelque chose ni pas quelque chose, insulte formidable au principe d'identité d'Aristote, quelque chose "en tiers", qui par là déjoue les oppositions binaires qui fondent la logique.

Bien sûr Démocrite avait espéré saisir des relations causales pour rendre compte de la réalité, mais c'est bien lui aussi qui avoue que cette entreprise est vouée à l'échec : "j'aimerais mieux touver une relation causale que d'être le Roi des perses" - mais justement s'il en trouve, elles ne sont que des images plaquées sur la réalité. Des atomes, sans doute, des écritures d'atomes dans le vide, sans doute, mais aussi des tourbillons, des errances, des chocs, des mouvements impromptus, des cascades, des voltes et des volutes. Dans un tel monde où est la norme ?

Dire : "pas plus quelque chose que pas quelque chose" c'est dessiner un espace sans bords, sans origine et sans fin, qui englobe tout, relativise tout, pulvérise toutes nos pauvres images et idées, nous livre, les yeux ouverts, à une sorte de vertige métaphysique, d'où l'on revient, car il faut bien en revenir, les yeux brouillés et l'âme désemparée. Mais on y gagne, c'est sûr, une sorte de modestie placide, quasi héroïque, à laquelle n'accèdera jamais le tenant de la convention, ou l'apôtre de la croyance.