L'épicurisme, à l'inverse des philosophies de l'Etre, de la Substance et autres oripeaux de la mégalomanie humaine, promeut la difficile pensée du minimum. "Non plus quam minimum" répète Lucrèce. Il y a deux figures du minimum : le minimum sensible et le minimum pensable. Le minimum sensible marque la limite en de çà de laquelle le sujet ne peut sentir ni percevoir.  On perçoit les qualités d'un objet, on peut percevoir sa forme, sa position dans l'espace parce qu'on est situé au delà du minimum : c'est l'image que nous formons du monde à partir des données des sens. Si je pouvais décomposer cette image en ses éléments structuraux je parviendrais rapidement à une limite. Qu'y a-t-il en de çà de cette limite ? Epicure dit : ce sont les atomes. Les atomes ne sont pas perceptibles, on n'a jamais vu d'atome et l'on n'en verra sans doute jamais. L'atome est un objet de pensée, c'est le minimum pensable. Un minimum car si je conteste l'existence de l'atome je n'ai plus aucun moyen de comprendre qu'il puisse exister quelque chose. L'univers, privé de fondement, s'en irait dans le néant, mieux, il ne serait pas même possible.

Le défi que se donne cette philosophie c'est de penser le plus avec le moins, de serrer autant qu'il possible toute la complexité des choses dans un minimum de prémisses : posons le vide (infini), posons les atomes (infinis en nombres), posons le mouvement minimal (la déclinaison) et nous avons l'éternité du Tout, la multiplicité infinie des univers, la composition-destruction de tous les corps, et les dieux, et les plantes, les animaux et les hommes : natura rerum, natura genitrix.

Le minimum pensable nous le retrouvons dans la déclinaison : le plus petit écart pensable du mouvement de l'atome par rapport à la trajectoire rectiligne. "Il faut que les atomes dévient un peu, d'un minimum, pas davantage (nec plus quam minimum)", pour rendre concevable l'existence des choses. Le minimum pensable tire sa légitimité, non du raisonnement seul, mais de ce qu'il permet l'intelligibilité du monde perçu : rien dans la réalité observable ne vient infirmer l'hypothèse. 

La même démarche fonde l'éthique : tenons-nous au minimum, loin des grands emballements pathétiques, à l'orée du monde, cultivant ce petit écart "vénusien" par où naissent les choses, observant le mouvement sans se laisser dériver, ouverture contemplative à l'infini où naissent et disparaissent les mondes.

Reste le cas problématique de la mort. A considérer les choses avec précision la mort elle aussi relève du minimum, si l'on parvient à repousser le pathos qui confond la mort et la douleur. Tant qu'il y a douleur il y a vie. L'agonie encore est de la vie. Craindre la douleur c'est différent de craindre la mort. La mort en elle-même c'est ce moment infinitésimal où tout bascule. Il y avait un homme, il n'y a plus qu'un cadavre. En fait ce n'est pas même un minimum sensible. C'est pourquoi Epicure déclare : "quand je suis la mort n'est pas, quand la mort est je ne suis plus". La mort est ce rendez-vous toujours manqué, où l'un des deux termes exclut l'autre. Ce qui plonge la pensée dans un embarras définitif : au sens strict je ne peux penser ma mort, car toute pensée à ce sujet est une pensée de vivant. Il faudrait que l'acte de pensée soit absolument contemporain du mourir. On peut certes, voyant venir l'échéance, penser à la mort imminente, mais la mort en elle-même est l'arrêt de la pensée. En ce sens la mort n'est pas même un minimum pensable.

Ni minimum sensible, ni minimum pensable, notre propre mort est définitivement hors perception et hors représentation. Dans un langage moderne nous dirons : un réel pur, pour lequel aucune préparation ni anticipation n'a de sens. On se console par l'imagination. Est-ce un remède ? Le penseur tragique dira plutôt : l'affaire est sans remède.