Je voudrais faire part au lecteur d'un embarras philosophique. Voici ce qu'écrit Lucrèce au sujet de la mort en III, 926 et 927 

   "En conséquence il faut penser que la mort est beaucoup moins pour nous 

   S'il peut exister moins que ce que nous voyons être un rien"

Ces deux vers viennent conclure un passage consacré au sommeil, qui est une période de repos, sans conscience. Cette comparaison est traditionnelle. Mais alors qu'après le sommeil le sujet se resaissit, la mort entraîne l'insensibilité définitive, et sur le plan organique, le désordre (turba) et la dispersion (disiectus) de la matière. C'est encore une fois le thème de la rupture : pour le sujet sentant la mort est la rupture sans retour.

La mort est "beaucoup moins" (multo minus) que le sommeil, car si dans le sommeil la conscience s'absente, ce n'est que momentanément, ce qui fait que le sommeil est encore - paradoxalement - un objet de perception, un quelque chose de pensable grâce à la remémoration lors du réveil. Pour la mort aucune processus de remémoration n'est possibe, ce qui en fait un néant de sensation : nihil.

Le premier vers reprend évidemment la thèse fameuse d'Epicure : la mort n'est rien (mèden) par rapport à nous (pros hèmas). En grec ancien il existe deux manières possibles de dire rien : ouden et mèden. Ouden exprime le rien sur le plan objectif : dans cette pièce il n'y a rien. Mèden exprime le rien sur le plan subjetif, celui de la représentation : je ne vois rien. Clairement, dans la phrase d'Epicure, il s'agit bien de dire que la mort est un néant subjectif, un non-être pour le sujet (quand elle est je ne suis plus), alors qu'elle est un processus parfaitement réel - ce que Lucrèce exprime ici par les termes de désordre et de dispersion matérielle. Mais cette dispersion n'est pas objet de perception, elle n'est pas sentie puisque le sujet est annihilé. En toute rigueur elle ne nous concerne pas.

C'est dire aussi que l'homme n'est pas le cadavre. Il faut se séparer du cadavre. Certains sombrent dans un fétichisme du cadavre, maintenant une identification névrotique et mortifère. C'était le sens de ce passage que j'ai commenté où l'homme debout devant l'image anticipée de son cadavre pleure en imaginant toutes sortes de douleurs infernales. On peut certes honorer les morts mais il importe aussi de s'en séparer, ce qui est le sens véritable des rites funéraires.

Reste évidemment une question : ce "moins que rien", ce nihil, est, en dépit de tout, quelque chose, comme l'indique le mot lui-même (rien c'est res, rem, la chose en latin). Où l'on voit qu'il est impossible de penser le rien - ce serait un trou pur et simple, hors représentation, dont on ne peut parler. Sitôt que je dis "rien" je dis quelque chose, j'énonce un "signifiant", un mot, qui viendra boucher le trou, le recouvrir d'un quelque chose, qui n'est pas exactement du sens, mais qui, inévitablement, va évoquer, faire résonner, faire imaginer. Dire avec Lucrèce : "moins que ce que nous voyons être (un) rien" c'est situer un lieu, de la sensibilité, de la pensée, où la raison voudrait procéder à l'annihilation sans reste, mais où, inévitablement, par l'acte même de nommer, je déverse du reste. Ce reste, nous le connaissons bien maintenant, c'est la prolifération inquiétante des "phantasmoi" - cette usine à gaz de l'imaginaire qui vient sans vergogne colmater toutes les fissures, boucher tous les orifices, faire délirer le rien. Ce "moins que rien" est décidément un "plus que rien" sans atteindre pour autant à la dignité de la chose. Régime persistant et mou, visqueux et poisseux, entre la dureté sans appel des choses existantes et la précision nécessaire de la pensée - voici la Méduse, la consistance flasque, insabordable du pathos !