Lucrèce apporte une belle illustration du thème que j'ai développé dans l'article précédent (III, 870 à 887). Voici un homme qui gémit sur lui-même, imaginant de cruelles souffrances après la mort, et qui pourtant déclare, dans le même temps, qu'il ne croit pas possible "qu'il subsistât une sensibiité dans la mort". Cet homme tient un double langage. Par la raison il consent à sa disparition, qui entraîne l'insensibilité, et par l'imagination il se donne une sorte d'immortalité, mais bien douloureuse, puisqu'elle est peuplée de représentations épouvantables : dévoration, flammes, morsures, mâchoires, tortures et chatiments infernaux. La suite du texte nous donne une interprétation saisissante :

  "Il pleure sur lui-même ; il ne se sépare pas de cet objet (le cadavre)

  Il ne s'éloigne pas assez du cadavre étendu,

  Il s'imagine être lui, et lui communique sa sensibilité, debout à côté de lui.

  C'est ce qui fait qu'il se plaint d'avoir été créé mortel ;

  Et il ne voit pas que dans la vraie mort il n'y aura pas d'autre lui-même

  Qui puisse vivant pleurer sa propre fin". (Traduction de Jackie Pigeaud)

L'imagination opère un dédoublement : il y a le sujet, toujours présent, toujours ressentant et pensant (qui donc ne serait pas mort) et puis il y a cet "objet", le cadavre, déchet misérable, soumis à toutes sortes de malversations, et qui, étrangement, par un effet de contamination psychique, éprouverait dans sa chair pantelante la douleur infligée. L'homme est debout devant son propre cadavre, et souffre de sa douleur. Il ne parvient pas à s'en séparer, à le rejeter hors de sa représentation, il continue de coller à l'image, qui pourtant le tétanise, cultivant un plaisir masochiste à souffrir.

Ce sont là des "phantasmoi", des images déconnectées de tout support empirique, dont le tort est d'engendrer et de perpétuer la douleur, véritables toxiques empoisonnant le vivre.

On y verra une résistance obstinée à l'égard de la réalité, qui est ce qu'elle est, sans ajouts ni retranchements. Le paradoxe épicurien est de faire de cette dureté impitoyable du réel (quand on est mort on est mort) une leçon de liberté : ne craignez pas de survivre à la mort, ne craignez pas d'impossibles malheurs, de fumeux châtiments post mortem : vous mourrez sans reste, eh bien vivez dès aujourd'hui !

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Allons plus loin. Le tableau que nous présente Lucrèce est exactement ce qu'on appelle un fantasme. Pour faire un fantasme il faut un scénario (un lieu, un temps, une histoire), des personnages, une ou plusieurs actions qui provoquent une charge émotionnelle (une passion), un sujet qui se raconte l'histoire mais qui peut changer de place au fil du scénario, un bénéfice psychique (jouissance).

Nous avons trois personnages et non pas deux. Le spectateur (qui est à la fois mort et non-mort), la victime-cadavre, qui elle aussi est à la fois morte et vivante puisqu'elle souffre, et un tourmenteur anonyme qui peut tout aussi bien être une bête de proie. 

Ce qui fait le ressort d'un fantasme c'est l'action, d'une part le regarder du spectateur, et de l'autre le tourmenter. C'est cette dernière qui est la plus importante parce qu'elle provoque la douleur, celle du cadavre supposé sentir, et celle du spectateur, puisque ce dernier opère une identification au cadavre, ressentant ce qu'il ressent.

Mais où est le sujet ? Officiellement c'est celui qui regarde et qui sympathise avec la victime. Mais souffrant avec elle il devient elle : le sujet se déplace dans le cadavre, devient cadavre - souffre dans le cadavre. Reste à voir s'il ne tire pas quelque jouissance de la souffrance infligée en s'identifiant au tourmenteur ? Il est raisonnable de penser que le "sujet" occupe les trois places alternativement, voire simultanément. Selon le type de plaisir qu'il retire de l'une ou de l'autre, ou des trois.

On pourrait intituler ce fantasme : on tourmente un cadavre vivant.

Cette analyse permet en tout cas de mieux voir pourquoi l'homme est si peu capable d'envisager sa propre mort en pure rationalité, et comment, par le fantasme, il poursuit et réalise imaginairement son "dur désir de durer" en dépit de toutes les argumentations, et du bon sens même, lequel est singulièrement démuni à se faire entendre en cette affaire. Epicure avait analysé la chose d'une certaine manière, mais il cherchait la source des "phantasmoi" dans les désordres des simulacres, dans des effets d'optique, miroitements de surface, sans voir que le fantasme ne vient pas de dehors, même s'il se nourrit du dehors, mais bien du fond de notre psyché, et qu'à ce titre on ne saurait l'empêcher. Tout au plus peut-on parvenir, en le laissant parler, à introduire ce petit écart qui fait qu'on n'en est pas l'éternelle victime.