Je voudrais revenir encore sur la formule d'Epicure : "mèden pros hèmas einai ton thanaton" (Lettre à Ménécée, 124) : "la mort n'est rien par rapport à nous" - traduction de Marcel Conche - bien meilleure que l'habituelle : "la mort n'est rien pour nous", laquelle induit en sous-main une sorte de déni, laissant croire que la mort n'est pas, et que nous serions en quelque sorte dispensés de mourir. Dire "par rapport à nous" c'est mettre en avant le non rapport : la mort existe, c'est le fait massif qu'il n'est pas question de nier, mais elle existe comme ce moment qui supprime le sujet : quand survient le mourir le sujet disparaît, après quoi il n'y a plus rien : "car tout bien et tout mal est dans la sensation, or la mort est privation de sensation". La mort est la rupture absolue, et de fait on n'a jamais vu revenir un trépassé du fond de l'Hadès - si ce n'est dans les mythes ou les récits homériques, ce qui montre à l'évidence que la survie relève de l'imaginaire.

La démonstration d'Epicure est imparable. Et pourtant elle n'a jamais persuadé personne, en dehors de ceux qui, comme moi, étaient déjà persuadés, auxquels elle offre une élégante confirmation philosophique. Epicure se tient résolument sur le terrain de la perception empirique, il observe les faits, il voit que la mort est le lot commun - de ceux justement que l'on nomme "les mortels" (brotoi), il voit que la mort est toujours définitive, qu'elle n'est jamais suivie de résurrection. C'est la loi de nature, à laquelle l'homme est soumis à l'égal de tous les vivants. En des termes plus modernes on dira : la mort c'est la castration définitive, celle qui vient clore une longue série de castrations partielles, toutes celles qui ont peu ou prou cisaillé, entamé, délabré notre imaginaire unité principielle. Ce terme de castration est assez pénible à entendre, évoquant je ne sais quelle sordide opération barbare, mais il faut la comprendre sur le plan symbolique, en liaison avec la privation et la frustration. Se voir privé d'un plaisir est vécu comme frustration, douleur infligé au moi. On parlera de castration symbolique lorsque cette perte douloureuse s'inscrit dans la psyché comme savoir, lequel dès lors peut se travailler, s'intégrer : le symptôme (la douleur) se transcrit en symbole, initiant une nouvelle étape de l'existence. Dans le cours de sa vie le sujet consent plus ou moins à opérer ce travail de symbolisation, avançant d'étape en étape, au prix de remaniements laborieux ; à chaque étape il faut laisser quelque chose, consentir à de nouvelles pertes, en espérant, mais ce n'est pas sûr, trouver plus loin un nouvel équilibre et de nouvelles satisfactions. Un seul exemple qui vaut pour mille : on "enterre sa vie de garçon" - pensez donc, un enterrement ! On espère mieux dans le mariage, mais on laisse aussi derrière soi les facilités de la vie de garçon. (C'est une étrange équivalence : mariage = enterrement : qui perd gagne, mais aussi qui gagne perd !)

Montaigne, parlant de sa vieillesse, dit qu'il s'en va en petits bouts, perdant tantôt sa vigueur, tantôt l'usage d'un membre, et de la mémoire etc, si bien qu'à la fin il ne restera pas grand chose pour la mort. La vieillesse est privation, et frustration. Peut-on encore symboliser quoi que ce soit si l'énergie, et le plaisir, et le goût s'altèrent inéluctablement et que l'organisme, et la pensée s'en vont à vau l'eau ? Que valent donc tant d'efforts consentis, tant de projets, tant de travaux si c'est pour se retrouver grabataire ? C'est évidemment déplaisant, accablant, mais enfin cela nous prépare, un peu, à la rupture finale.

Epicure énonce la réalité brute : la mort est privation, destruction, annihilation. C'est la castration absolue. Ce discours parle à la raison, qui approuve, mais le sentiment, bien souvent, se rebiffe, comme il le faisait tant de fois lorsqu'il a fallu abandonner des satisfactions et des objets aimés. Et c'est ainsi que l'imaginaire s'en va construire des mythes de survie, inventer l'âme immortelle, peuplant l'au delà de formes fantomatiques ou angéliques, et pourquoi pas, de migrations et de transmigrations - à moins que, dans un déni fabuleux, elle ne déclare tout de go que le mort n'est pas mort ! L'imagination résiste à l'épreuve des faits, c'est sa loi, son charme et sa folie. Comme la mort propre n'est pas symbolisable - il faudrait avoir traversé la mort pour symboliser la mort - l'imagination se donne libre carrière, vraisemblablement selon la structure interne de l'inconscient qui refuse la mort.

En somme, selon moi, Epicure a raison, mais cette raison ne change pas grand chose au déni général qui prévaut dans la conscience des hommes, lesquels tiennent un double discours, approuvant en raison, contestant en imagination. Cette division interne est la plus universelle qui soit et l'on voit presque toujours le sentiment s'ériger et contester cela même qu'on prétendait approuver.