L'essence de l'esprit apollinien est de privilégier la beauté, de la célèbrer dans  le monde des corps, corps des astres, corps lumineux des dieux, corps nu de l'homme en majesté, corps de la femme drapée de tissus soyeux - il est remarquable que les Grecs exhibent le corps masculin et voilent pudiquement le corps féminin - en toute chose de magnifier la forme, la perfection du plein, et de dissimuler le vide, d'occulter la béance. Tout au plus va-t-on la suggérer. Ce caractère très prégnant de l'art antique a induit les commentateurs en erreur : ils ont cru que les Grecs n'aimaient que la belle harmonie. C'était oublier la tragédie et l'esprit dionysiaque, lequel est sans doute plus ancien, plus fondamental, plus significatif. L'apollinisme serait une réaction plus tardive, une manière de contre-investissement destiné à freiner, réguler, maîtriser le dionysiaque dont les orgies, l'ensauvagement et la lubricité déchaînée, qui jusque là ne gênaient personne, apparaissaient dès lors comme un danger. D'où un basculement spectaculaire : dorénavant on ne reconnaîtra que le beau. On condamnera la démesure (l'hubris), on prônera la mesure, le juste rapport, l'équilibre des formes.

La même évolution se remarque dans la philosophie : on écarte la référence aux anciens sages, Anaximandre, Héraclite, Empédocle, trop métaphysiques, trop "orientaux" ; dorénavant on  se réfère à la parole delphique : "connais toi toi-même" (Socrate), on bâtit des systèmes de connaissance (Platon), on veut que la raison maîtrise les passions, on rêve d'une justice humaine qui serait à l'image de la justice immanente du cosmos. La raison dans la pensée se lie à la beauté dans l'art, au bénéfice final d'une vision idéalisée de la nature et de l'homme.

Mais la beauté comme la raison concourent à masquer le réel. La beauté dissimule, la raison égalise. C'est particulièrement flagrant dans la représentation du corps féminin, toujours voilé, toujours hors sexe. Mais si le voile cache, il révèle aussi, par effet de retournement ou de déplacement. Il attire le regard sur ce qui est celé, mais signalé par l'acte même qui cèle, ou le pli de la robe qui dessine une courbure. Ce n'est pas qu'il y ait quelque honte à exhiber ou regarder le sexe, c'est, plus profondément, qu'il est invisible comme tel. On pourrait, la modernité ne se gêne pas pour le faire, dessiner tous les contours, comme fait Courbet dans son "Origine du monde", le pubis, la fourrure, les plis et les replis, cela ne change rien à l'esentiel, car on verra toujours des bords, jamais le trou. Aussi loin que l'on aille c'est encore de la chair. Le trou est insaisissable, irreprésentable. D'une existence absolument paradoxale, réel et infigurable. Et pourtant c'est bien le trou comme tel qui est important, c'est lui qui reçoit et protège, c'est lui qui expulse. La vertu du vase est dans sa capacité de contenance, non dans l'argile dont il est fait, de même que c'est le moyeu de la roue qui permet la locomotion :

  " Trente rayons convergent au moyeu

  Mais c'est le vide médian

  Qui fait marcher le char.

 

  On façonne l'argile pour en faire des vases

  Mais c'est du vide interne

  Que dépend leur usage

 

  Une maison est percée de portes et de fenêtres

  C'est encore le vide

  Qui permet l'habitat". (Lao tseu, XI)

 

Et dans un autre passage (VI):

 

    "L'esprit de la vallée ne meurt pas

    Là réside la femelle obscure

    Dans l'huis de la femelle obscure

    Réside la racine de l'univers".

 

La femelle obscure ! Voilà des paroles très anciennes. Elles résonnent toujours encore, car elles sont, comme le vide, inépuisables.