Sauver la pensée...

Chaque matin, ou presque, me revoilà tremblotant entre deux vertiges. La nuit n'est pas si loin, encore, que je n'en sente les arcanes ténébreuses, à demi effacées, mais laisssant derrière elles une brume de moiteur, où s'exténue quelque image de rêve. Suis-je éveillé, suis-je à demi mort, suis-je encore celui qui, hier, jetait des étincelles de pensée, comme échappées d'une corbeille inépuisable ? Et de l'autre côté, dans un espace incertain, quelques mots, venus on ne sait d'où, invitent à de nouvelles expériences, de nouveaux risques. Souvent ce sont des mots de hasard, ou des fragments sonores échappés de quelque rêve nocturne, qui tremblent aux bords de la conscience, ou des noms, des prénoms, et je ne sais à qui ils appartiennent, mais ils font signe. Ces signes qui émaillent nos rêves ne sont pas le fruit du pur hasard, il véhiculent des histoires, des rencontres, des événements dont nous perdons la trace, mais qui, parfois, libèrent quelque chose de nos désirs intimes, de nos tentatives ou de nos impossibles. Mais à les entendre, à les écouter enfin, parfois c'est tout un pan de réalité psychique, tout un mouvement à demi oublié qui nous revient, comme une grâce.

Je me tiens volontiers, et par méthode, à distance de la pensée purement conceptuelle, qui ne peut être qu'un couronnement ultime du processus. J'aime mieux partir des sensations, des images, et de ces signes qui viennent de la profondeur. De là se crée, de ces faisceaux entremêlés, une floraison qui embrasse et combine les éléments, dans un texte polymorphe, ouvert, poiétique. Une pensée, qui soit vivante, s'érige entre deux abîmes, la fuite dans la conceptualité vide, la chute dans l'émotionnel et le pathos. Mais elle vient du pathos, s'en nourrit et s'en dégage par la nécessité impérieuse de la langue. Il s'agit bien de parler, mais de parler pour dire quelque chose : de dire, ou de tenter de dire, un quelque chose qui insiste et se dérobe. Hors de quoi nous sommes définitivement dans le verbiage.

C'est ce quelque chose que je traque inlassablement dans les philosophes et les poètes, bien loin de la lecture conventionnelle que l'on en fait d'ordinaire. Ce qui m'intéresse dans Pyrrhon c'est moins la table des tropes logiques où il enferme les propositions pour en démontrer l'inanité, que ce quelque chose vers quoi il fait signe en désignant le règne souverain de l'apparence : il n'existe pas de Chose que l'on puisse désirer, rechercher, nommer, connaître, la chose n'est pas autre chose que l'apparence, ou l'apparaître en tant que tel. D'où un vertigineux éparpillement, un étalement, une immanence de surface qui pose souverainement l'égalité de statut de toute chose au monde. Position qui ruine toute métaphysique, toute sacralité du pouvoir. En d'autes termes, la Chose n'existe pas - entendons ce qui soutient et structure le désir - mais il y a des choses (pragmata, des "affaires") avec lesquels nous pouvons trouver un rapport de convenance, ou d'utilité. 

C'est bien là que nous voyons à l'oeuvre un authentique processus de pensée : on commence par examiner la structure du désir à partir de ses effets : les hommes courent interminablement à la recherche de la Chose sans savoir ce qu'est cette chose. On dégage la structure : l'ignorance conditionne la recherche. On révèle la caducité de la chose : la chose n'existe que dans l'imagination. On revient à la considération de la réalité : il y a des "choses" si l'on veut, mais elles sont apparaissant et disparaissant dans le mouvement universel. D'où un usage libre, arbitral, dégagé des impératifs conventionnels et des idéologies.

Oui, il faut sauver la pensée, que tout menace, aujourd'hui comme hier, et dans toutes les sociétés. C'est pourquoi ce travail de détachement et d'enfantement est toujours à recommencer. C'est par là que, dans la barbarie menaçante, il reste une chance à la pensée.