A quel moment de notre vie pouvons-nous dire : voilà, c'est moi, c'est vraiment moi ! Et que cela ne soit pas une simple toccade, un moment fugitif, mais un duratif, une constante, un continuum qui soutienne la charpente. 

Voilà un homme saisi soudain d'une inexplicable exaltation : il parle fort, il s'agite, il court à droite et à gauche, il prétend révoquer son passé, calamiteux dit-il, il achète des appartements, dilapide son bien, court la prétentaine, court la gueuse, fait la fête, et, à l'entendre, il s'est enfin trouvé lui-même, jamais il ne s'est senti aussi bien, aussi riche, débordant d'énergie, d'idées, de projets. - Qui donc oserait lui dire qu'il se trompe, au nom de quoi ?

Quelques jours plus tard le voilà anéanti, vautré sur son fauteuil, à boire des bières devant son téléviseur, dormant mal, mangeant mal, ou pas du tout, plus misérable que Job sur son fumier. Où donc est passée la belle énergie qui le soulevait au dessus des flots, la certitude qui lui donnait des airs de conquistador ?

Deux situations absolument contradictoires, deux styles, deux dispositions psychiques irréductibles, l'extrême hauteur et l'extrême bassesse, et pourtant c'est bien le même homme ! Mais alors quand est-il soi-même, dans l'exaltation ou la dépression ? 

C'est une formidable énigme pour le philosophe : dans cette dualité tragique où nous reconnaissons les symptômes bipolaires typiques, avec passage imprévisible d'une humeur à l'humeur opposée, que devient le sujet qui ne peut maîtriser ni l'exaltation ni la dépression, emporté sans résistance possible par des courants de forces inconscientes, ou par d'obscurs mouvements neuronaux ? Quelle débâcle pour la vanité, quelle humiliation pour celui qui croyait, comme Descartes, savoir gérer sa vie ! Le Logos emporté, détrôné, englouti par le Thumos, ou pire encore, par des "esprits animaux" totalement inconnaissables !

La chose se vérifie doublement, dans l'excès du débordement symptomatique, et dans la résolution : songez qu'il suffit de quelques pillules de lithium pour que tout ce désordre se résorbe comme par magie ! La pensée, qui ne pouvait rien empêcher, ne peut rien pour soulager. Toute l'affaire se résume à un dosage malencontreux, heureusement compensé. Il reste évidemment une question : quelle est l'origine de ce trouble, dont on voit les effets biochimiques, mais non les causes. Pourquoi et comment un tel dérèglement a-t-il pu prendre naissance ? Mais le saurait-on qu'on ne le supprimerait pas pour autant. La seule solution est de soigner comme on soignerait une pathologie cardiaque ou respiratoire.

Retour à la question : quand le sujet peut-il estimer qu'il est authentiquement soi ? Certes ni dans l'exaltation ni dans la dépression.  Ce ne peut être que dans un régime moyen, lequel n'implique pas une régularité absolue mais un continuum relativement stable. On ne peut de toutes manières s'abstraire complètement des effets perturbateurs de l'existence, mais il est souhaitable de préserver par devers soi une distance critique par laquelle on sauvegardera sa liberté. - Ce qui ne peut se faire qu'à condition de soigner les pathologies invalidantes.

Mais, à tout prendre, la question, telle qu'elle est posée, ne peut avoir de réponse satisfaisante. Elle laisse supposer qu'il existerait une sorte d'unité principielle, voire de substance immuable qui ferait un moi conscient de soi qui puisse se poser comme tel à travers la durée. Mais nous voyons partout du changement, de l'inconstance et de l'incertitude, y compris dans le moi. Plutôt que de rêver d'une impossible identité recherchons, par tous les moyens dont nous pouvons disposer, un équilibre paradoxal, à la fois ouvert à la mobilité des choses, et suffisamment stable pour que la pensée se puisse libérer des affects et construire quelque chose dans la durée. C'est dans l'agir, c'est dans l'oeuvre que le sujet se libère et se reconnaît.