Mon grand-père s'appelait Michel. Et je vois que ce beau prénom je l'ai souvent rencontré aux détours de ma vie, porté par des personnages tantôt illustres, tantôt humbles ou inconnus. Et par le plus célèbre d'entre eux tous, ce cher Montaigne auquel je reviens toujours. Moi-même je l'eusse porté volontiers, plutôt que ce "Guy" monosyllabique, trop aigu, qui résonne comme un cri. Sans compter les "kikiriki" qui piquetaient mon enfance - chant du coq en langue germanique, lesquels me firent prendre en horreur tous les coqs de la terre ! J'aime assez mon second prénom Amédé, plus rond, plus musical - n'était la signification religieuse : "qui aime dieu", que l'on entend plus nettement encore dans Amadeus, ou Amadeo. Le drame c'est qu'on ne choisit pas son nom, ni son prénom, encore que l'on puisse à l'aventure s'affubler d'un prénom de fantaisie, ou d'un nom de plume si l'on décide d'écrire. J'y ai parfois songé, mais comme je suis et reste un auteur inconnu cela n'a guère de signification. 

Dans l'image que je me fais du philosophe je dois beaucoup à mon grand-père. Pourtant il n'était nullement instruit, ne lisait guère, parlait moins encore. Il aimait son jardin, domaine privé, quasi inaccessible, où il consentait quelquefois à m'introduire pour m'enseigner les rudiments du bêchage et du sarclage, entre plants de tomates et rangées de poireaux. C'étaient des moments fabuleux. J'étais alors, qui le croirait à voir le citadin que je suis devenu, un jeune paysan rustre, mal dégrossi, "qui avait tout d'un ours mais d'un ours mal léché", revêche aux études, cancre notoire, malheureux à l'école et ne rêvant que de pioches, de pelles et de bêches, rétif à tout ce qui n'était pas de la maison et du jardin d'enfance.

Mon grand père représentait assez bien ce que dit La Fontaine (Le philosophe scythe) :

    "Un sage assez semblable au vieillard de Virgile

    Homme égalant les rois, homme approchant des dieux

    Et comme ces derniers satisfait et tranquille.

    Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin".

Je puis dire qu'en dépit de tant de dispositions inquiétantes et dangeureuses de ma nature, il aura subsisté toujours un fond tellurique, agreste et bucolique, héritage précieux, enracinement inamovible, qui m'aura protégé du pire. Disons que le tellurique s'est incarné, solidifié, sédimenté sous la forme inapparente d'une disposition psychique de profondeur : elle inspire une poétique de l'espace invisible, de la fleur intérieure, de la temporalité et de l'éternité. S'il est vrai que tout passe, il est vrai aussi que rien ne cesse de passer, comme ces eaux qui coulent indéfiniment.

Il résulte de tout cela une attitude ambivalente à l'égard des livres, du savoir et de la culture : quelque chose en moi n'est pas dupe du jeu des idées. J'y suis et n'y suis pas, séduit et réfractaire, jamais conquis, jamais d'accord. Quelque chose en moi résiste, quelque chose qui pourrait dire, comme dans Stendhal : "vous vous croyez plus avancé que vous ne l'êtes". Aux intellectuels bavards qui dégoisent, aux savants d'un jour, aux instruits qui nous disent ce qu'il faut faire, le petit paysan récalcitrant que je suis de toujours oppose l'ironie froide d'un sourire. Inutile de se battre, très chers, il suffit de ne pas y être.