Dans sa tragédie "Tasso", modèle indépassable d'écriture classique, Goethe écrivait : "Tout est là, et je ne suis rien".  Moi qui me croyais le centre sensible et rayonnant du monde, moi qui ne vivais que de moi, de mes pensées, de mes images, de mes désirs, à la sombre lumière de l'échec je me découvre tout autre, rapetissé, réduit à ce peu que je suis en vérité,  fragile barque chancelante entre deux néants, et tout autour de moi, que vois-je ? - la prolixité d'un monde insondable, inépuisable, qui fut là de toujours et qui sera toujours, et qui m'emportera comme il a emporté tout ce qui vivait, dans cette ronde sans fin, seule réelle, éternelle...

Contraste tragique, où la pensée, loin de nous grandir, nous écrase.

Pascal soutenait, dans une page célèbre, qui si l'univers est toujours plus fort, lui qui écrase l'homme, il nous écrase certes, mais il n'en sait rien. Par la pensée, sous un certain rapport, l'homme serait supérieur à l'univers. Cette idée, qui paraît séduisante, est un peu ridicule. C'est donner bien du prix à quelque chose, la pensée, qui n'est qu'un mode de représentation, conditionné et limité. Montaigne aurait souri, je crois, à la lecture de Pascal. 

Oui, tout est là, indépendamment de moi, ce n'est pas ma pensée qui donne l'existence ou l'essence, les choses sont, et je ne sais pas ce que sont les choses. Que je les pense ou non, elles sont ce qu'elles sont. Le poète ajoute : "et je ne suis rien" - moment de clairvoyance désabusée, d'humilité ontologique. En termes d'être, certes, je ne suis rien, ou presque rien, mais pas tout à fait rien puisque je dis, dans cette phrase, un rien qui est malgré tout un "quelque chose" - cette capacité de dire, de nommer, de poser un rien, et en le posant, de le faire consister, au moins, le temps de la parole, comme être de langage.

On ne peut ni penser ni dire le rien absolu : c'est un impossible psychique infranchissable. De même pour le Néant ou le Non-Etre. Freud disait qu'il n'y a pas de place dans le psychisme pour la représentation de la mort propre : le sujet pense facilement la mort de l'autre, mais non la sienne. Pour la penser il faudrait n'être pas, mais alors on ne peut plus penser. Penser c'est penser quelque chose. Lucrèce remarquait que lorsque le sujet prétend penser sa propre mort il s'imagine auprès de son propre cadavre, versant des larmes amères : il se pose vivant auprès d'un moi-autre défunt, il se sépare en esprit de sa prope dépouille. D'autres s'imaginent, du fond de la tombe, régir le monde. D'autres encore, âmes immortelles, s'entourent d'objets familiers, de concubines et d'hétaïres pour agrémenter le voyage. En un mot : le trou pur et simple est inconcevable. Impossibilité psychique et logique.

Je ne suis rien, ou presque rien, à la mesure du Tout. Mais le disant je confère au moins une existence psychique à ce quasi non-être, ou plus exactement à cet apparaître insubstantiel, sous les espèces fragiles d'un signifiant personnel, qui vaudra comme faire-valoir, ou si l'on veut comme passeport pour le voyage transitoire de l'existence. Cela, en tout cas, ne me donne aucun titre à une quelconque supériorité sur l'univers, qui n'a nul besoin de moi pour exister, à jamais indifférent aux tribulations d'une précaire et vaniteuse humanité.