Nietzsche eut ce mot heureux : " Les Grecs étaient superficiels... par profondeur". C'est dire qu'il existe deux manières d'être superficiel, deux régimes distincts de superficialité, selon que l'on connaît ou non les séductions de l'abîme.

La beauté c'est la peau, la forme externe, l'équilibre réussi des forces, présentes, agissantes dans la forme. A travers le tissu dense du bois, du marbre, de la pierre, le regard perçoit l'invisible puissance des affects, des tensions, des mouvements et des résistances. Un conflit se déroule là dans la profondeur, dont n'émerge que l'ultime expression condensée dans une main, dans un sourcil, dans un regard. Un monde complexe, conflictuel, agité de mille courants divers se laisse deviner là, et c'est comme si du regard porté vers le dehors le contemplateur remontait à sa source invisible, regard retourné vers le dedans, s'y mirant sans complaisance, pour revenir encore à la surface, savoir énigmatique et retenu.

C'est le miracle de la sculpture : faire entrevoir l'invisible, refusé et donné dans la forme.

Je n'apprécie guère, à de rares exceptions près, les oeuvres contemporaines. J'y vois le plus souvent un goût immodéré pour l'in-forme, une sorte de délabrement universel, une fuite éperdue, un éparpillement, une dissémination. On dirait des hommes sans peau, des arbres sans écorce. En l'absence de contenant tout s'en va en tous sens, tout s'éparpille. Mais l'étalement général ne fait pas une surface, et sans surface pas de profondeur.

Il en résulte nécessairement que la beauté ne saurait exister dans un tel monde. Sous prétexte d'expressivité, ou de véracité, on se livre à une sorte de massacre pulsionnel, exhibant des chairs torturées, des organes extatiques, des fresques orgiaques et carnavalesques. Tout le monstrueux remonte, s'écoule comme lave, recouvrant de sa coulée immonde tout ce qui fait la beauté du monde.

Je parle de monde parce que la beauté, précisément, fait monde. Elle est inséparable de la perception d'un contenant qui tient le contenu, qui lui confère une régularité, une forme, un ordre, un style - qu'est ce qu'un style sinon le mouvement d'un stylet qui dessine, reunit l'épars, l'organise en une architecture signifiante. Ce n'est pas un hasard si Démocrite décrit le mouvement de l'atome (atomos idea) comme un jet d'écriture, et si Lucrèce dit que les atomes sont comme l'alphabet qui fait le poème du monde.

On sait bien, chers contemporains barbouilleurs de toile, que le monde tel qu'il est n'est que désordre et vilénie, on sait bien ce qu'il en est de la profondeur visqueuse de l'âme humaine, nous ne sommes pas des naïfs, mais nous n'en tirons pas la conséquence qu'il faille se rouler dans l'immondice. La beauté, oui, est un rêve, c'est le rêve d'une existence plus haute, d'une excellence et d'un accomplissement, et s'il est patent qu'elle ne saurait sauver le monde, elle en est l'envers miraculeux : "Sans la musique le monde serait une erreur".