Un commentateur, au vu des poivronnades publiées ici, me fait savoir qu'il me considère comme un classique. La formule me va. Encore que ce terme puisse désigner un tour de pensée, ou d'écriture, quelque peu désuet, et qui sent la poussière, j'y vois plutôt une qualité de l'intelligence, une réserve de la sensibilité, le gôut de la mesure, l'amour de la beauté, de l'équilibre juste entre le haut et le bas, l'art de suggérer, de glisser délicatement à la surface des choses. Rares sont ceux, aussi bien dans l'art que dans la pensée, qui peuvent prétendre avoir atteint cette excellence. Mozart en musique, Racine peut-être, ou Goethe dans le théâtre. Pour la poésie lyrique l'affaire est plus délicate car elle est par essence la langue du thumos, du "coeur", et chacun sait que le coeur est porté de nature aux extrêmes.

Goethe avait opposé, dans une formule célèbre, le classique au romantique, la santé au morbide. Lui-même fut d'abord "romantique", donc malade, avant de se ranger au classique et de gagner la santé. Je vois dans ce parcours une vérité d'importance : le classique est une victoire chèrement gagnée sur l'enthousiasme, la passion débridée, la complaisance à l'extrême. On ne naît pas classique, on le devient.

C'est cette loi de l'évolution intérieure qui donne au classique sa profondeur paradoxale : il connaît d'expérience les vertiges, les séductions de l'abîme, mais il a appris, dans la douleur et la déception, qu'il fallait regagner la terre ferme. Il en sait assez pour n'avoir pas à démontrer, expliquer, il lui suffit dès lors de suggérer, de faire signe, comme en passant, vers les territoires abandonnés. Voyez, dans Mozart, commment la légèreté la plus exquise glisse à la surface des eaux, comment au détour d'une mélodie, un bref instant, s'ouvre l'abîme, aussitôt refermé.

On ne se roule pas dans la douleur, la tristesse et le désespoir, on fait signe et l'on passe...

Le classique est essentiellement apollinien, à la condition de préciser : un apollinien qui n'ignore pas le dionysiaque mais refuse de s'y laisser engloutir. Dans leur grande sagesse les Grecs avaient réuni ces deux frères divins, Apollon et Dionysos, au fronton du temple de Delphes, signalant que ces dieux étaient à la fois deux et un. Quand l'un s'en va aux pays Hyperboréens c'est l'autre qui passe au premier plan, et inversement. Nietzsche avait dit : Apollon c'est le monde du rêve, Dionysos c'est l'ivresse. On peut privilégier l'un ou l'autre. Les Grecs ont voulu dépasser l'ensauvagement dionysiaque en édifiant le monde de l'art, équilibre et beauté d'un rêve, sans nier le fond obscur dont procédait leur génie.

Par où l'on voit comment le classique peut basculer dans la banalité, le convenu et le superficiel : sitôt que l'on oublie le fond, que l'on écarte, refoule le fond dionysiaque, on perd le contact avec la vérité, avec le pulsionnel et le tragique, et alors, comme dit Hölderlin, "la Grèce, beauté sublime, a sombré". Alors les formes n'expriment plus les forces, le poème n'est plus qu'une coquille vide.

Pour accéder à la puissance classique apollinienne il faut avoir sondé les profondeurs et comme Ulysse être descendu dans le royaume des morts, pour en revenir régénéré, plus vif que jamais. C'est ainsi que la connaissance se transforme naturellement en oeuvre d'art.