"Il n'a besoin  ni d'armes ni de ruses

   Avant que l'aide le défaut de Dieu". (Vocation de poète)

En quoi le "défaut" de Dieu peut-il être une aide ? Défaut traduit Fehl, du verbe fehlen : échouer, manquer. On peut entendre le manque de Dieu, au sens subjectif : Dieu me manque - ou au sens objectif : manquement de Dieu, parce que Dieu s'est détourné. Hölderlin dira :" Lorsque Dieu détourna de l'homme son visage...". L'histoire de l'Occident c'est le détournement progressif du divin, que notre poète vit intensément dans sa chair, et auquel il s'efforce de répondre avec sincérité. Le manque n'est pas seulement l'expérience d'un déchirement intérieur, c'est aussi, et peut-être d'abord, le constat d'un retrait objectif, d'un détournement du divin lui-même, auquel répondra le détournement subjectif, selon la logique nécessaire d'un double détournement.

Je pense qu'il faut distinguer deux aspects dans la problématique du manque. Si je dis que Dieu me manque je mets l'accent sur Dieu, je me représente ce qui manque, ou celui qui manque. Je peux penser par exemple que Dieu était présent jusqu'ici, et que maintenant il ne l'est plus. Je vivrai dans la nostalgie de l'objet perdu. Je continue mentalement de me tenir au plus près de l'objet, j'y rêve, j'y pense, j'y souffre, et comme Ulysse au bord de la mer intraitable je verse des larmes amères au souvenir du bonheur défunt. Ou alors je m'efforce de construire des objets substitutifs auxquels je prêterai les vertus de l'objet perdu, de manière à éviter l'épreuve de la perte. C'est ainsi que se fait le jeu des idéaux, leur invention, leur obsolescence, leur disparition, leur renouvellement. Cette logique soutend l'histoire des idées et des civilisations.

Mais le manque, ou le défaut de Dieu, je peux l'entendre de manière infiniment plus radicale en portant l'attention sur le manque lui-même, considéré en soi et par soi : le manque comme déchirure dans le tissu de la représentation : ça manque - peu importe quoi si l'on y réfléchit avec sérieux - Dieu, si vous voulez, mais l'important ce n'est pas tant Dieu que le manque comme manque. Cette évidence du manque je ne parvenais pas à la saisir parce que j'étais prisonnier de pensées conventionnelles sur la nature de Dieu, mais voici que se révèle à moi l'inanité de ces projections, et me voici nu face à la nudité du réel. Je croyais penser Dieu et je n'ai fait que délirer à partir de mes besoins et désirs. Je m'étais construit un objet de fascination, de dévotion - me croyant fidèle je n'étais qu'idolâtre !

Hölderlin, dans la première version du poème avait écrit :

          "Il n'est pas besoin d'honneurs ou d'armes

          Tant que le dieu nous reste proche".

Il pensait encore en terme de présence, conventionnellement, se référant à l'Autre comme garant. La seconde version remplace la présence, ou la proximité, par le défaut. C'est un véritable retournement mental. A présent le défaut, le manque, est pensé comme rupture définitive, et cette rupture, paradoxalement, devient une aide, ou du moins, est appelée à devenir une aide.

Comment, ce qui est d'abord souffrance, douloir et deuil de la perte, peut-il devenir le principe actif de l'aide ? "Où est le péril/ Croît aussi ce qui sauve" dira-t-il plus tard dans "Patmos". Aide d'un genre très particulier qui conduit abruptement à l'aveuglante vérité du défaut, de la faille, de la faillite de toutes nos représentations, pour nous enjoindre, sans autre médiation, de nous retourner et de vivre tête nue sous le ciel. Je ne sais si Hölderlin lui-même a su parachever cette singulière mutation, mais il a indiqué pour longtemps le chemin abrupt, le seul valide, qui s'offre à l'homme occidental.