Je voudrais revenir sur ma formulation précédente : il n'y a rien à trouver. Elle se situe clairement dans le sillage des Sophistes, mais aussi de Démocrite et de Pyrrhon.

Démocrite avait dit qu'il aimerait mieux trouver une relation causale certaine que d'être le roi des Perses. C'est que tout en cherchant une relation causale certaine il se découvre incapable d'en trouver. Et pourquoi cela ? Parce qu'il est impossible de savoir ce qu'est une chose en vérité, et partant ce que sont les relations entre les choses. "La vérité est dans l'abîme" - non qu'il existe effectivement un abîme - comment pourrions-nous même affirmer l'existence d'un abîme si nous n'avons aucun moyen de le connaître ou de le circonscrire - en réalité, l'abîme c'est le trou béant qui perfore tout ce qui se propose comme savoir. 

Renversant la sentence de Démocrite nous dirons : la vérité c'est l'abîme du savoir.

Dès le quatrième siècle avant notre ère, Démocrite avait posé les limites de la connaissance. L'homme construit des représentations (croyances, images, lois, théories) qu'il plaque sur le réel, mais du réel comme tel il ne peut se faire aucune idée adéquate.

Il ne peut le connaître en tant qu'il excède toute représentation. La seule chose que l'on puisse en penser c'est "il y a du réel". Idée nécessaire, mais parfaitement vide. Plus justement encore : idée qui vide de son contenu toute représentation. Le réel c'est le trou dans la représentation.

Comme dirait Gorgias  : cela - ce qu'il en est des choses en tant que telles - cela ne se peut ni penser, ni dire ni communiquer. Mais c'est une juste position que d'affirmer cette impossibilité et de la poser comme limite régulatrice. Dans tout discours nous mettrons à nu la faille par laquelle il se déqualifie. - Ce que faisaient remarquablement les Sophistes.

Pyrrhon disait : il n'y a que de l'apparaître (phainesthai). Il est vain de chercher au de là. Nous ne trouverons jamais ni Etre ni Fondement. N'en concluons pas que rien n'existe, mais que ce qui existe existe comme apparaître, sur le mode universel de l'apparaître. Or tout apparaître est mouvant, inconsistant, éphémère, emporté dans le grand fleuve d'Héraclite. D'où la ruine de toute présomption de savoir. Ce qu'il proposera c'est un désaisissement, une suspension de toute adhérence ou adhésion. Nos représentations ne disent ni vrai ni faux, ni les deux à la fois, elles sont indécidables. Elles ne disent rien sur les choses et ne parlent que de nous, de nos affects. La conséquence, c'est qu'il n'y a rien à chercher et rien à trouver. Que chacun, en l'absence de référence, peut décider souverainement de soi.

Et que restera-t-il ? L'apparence, l'apparition, l'apparaître, selon l'ordre du temps : "Le temps (aïon) est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant".