Dans la vanité de mes cinq ans je déclarais superbement que j'étais "le tout-savant" (je traduis alleswisser), à quoi l'adulte répondait par un haussement d'épaules. On ne discute pas avec un gamin qui s'y croit ! J'ai été frappé de lire la même suffisance enfantine dans la biographie de Sartre. Sans doute s'agit-il d'un trait assez répandu chez les enfants, enflure mégalomaniaque, ridicule et touchante. Plutôt qu'une élation narcissique j'y verrai un mécanisme de défense contre l'angoisse : l'enfant, écarté des affaires sérieuses de l'existence, ignorant ce qui se joue hors de sa présence, renverse l'ignorance en prétention de savoir, sur un mode théâtral. Mais lui-même ajoute-t-il foi à ce qu'il dit ? Ce n'est pas sûr.

Le biographe de Sartre verra peut-être, dans cette première affirmation de savoir, écrite en filigrane la destinée future d'un philosophe. Il est vrai que Sartre professait de tout savoir sur tout. Aussi s'est-il souvent trompé.

Savoir ou ne pas savoir, telle est la question.

Je ne parle pas du savoir sur l'univers qui relève davantage de la science. Je parle d'un savoir sur l'humain, la vie, le désir, la mort. Ce qui nous concerne tous. "Je me suis cherché moi-même" - c'est ma devise, moi-même et tout un chacun. Ce qui fait nécessité et vérité. Ce qui détermine le cours de l'existence, sous l'aplomb de la mort.

Il est tout à fait remarquable qu'un tel savoir ne peut aboutir à un formulation objective, à l'énoncé d'une loi générale. Si je dis avec Epicure : "la mort n'est pas à craindre" je n'exprime en rien une vérité universelle, car, si pour moi elle est bien une vérité, elle ne le sera peut-être pas pour mon prochain. La proposition ne fait vérité que pour celui qui a franchi un certain nombres d'obstacles et de résistances psychiques. Elle formule sur le mode prédicatif le résultat d'un processus réflexif, existentiel, dont le cours et le sens peuvent rester à jamais impénétrables à un tiers. Pourtant, pour celui qui l'édicte en conscience elle est incontestablement vérité vraie. (Précisons encore : ce n'est pas une simple opinion, une humeur, une galéjade).

La philosophie, dans ses formulations décisives, exprime une vérité vraie qui attend indéfiniment sa vérification universelle. Et pourtant, sans ce rapport intime à la vérité, la philosophie perd toute raison d'être. S'il est vain d'espérer la confirmation universelle, au moins faisons, pour nous, vérité de ce que nous expérimentons comme vérité. 

Relisant assez souvent les biographies et sentences des philosophes, notamment antiques, je n'y vois jamais le pesant fatras d'opinions diverses et contradictoires sur toutes sortes de sujets, "Platon a dit ceci, Aristote a dit cela etc", j'y vois des types, des figures, des styles, des hommes enfin, vivants, ressentants et pensants, je m'efforce de trouver, sous l'énoncé doctrinal ou hypothétique, des lignes de forces, des enjeux existentiels, des choix  et des rejets, des tentations et des tentatives, des options, des valeurs : ces gaillards-là méritent mieux que les vagues catalogues d'opinions dans lesquels l'histoire des idées les enferme. Au vrai, il faut vivre, posément, des semaines durant avec Héraclite, lire et relire, méditer, sentir, humer ses aphorismes, les laisser agir en soi comme une musique, une vibration à la fois extérieure et intérieure - et savoir aussi quitter, dans le respect, dans l'esprit d'une "fidèle infidélité", car il faut savoir aimer et se détacher, sans oublier. Et la même opération pourra se faire, avec Epicure, ou Pyrrhon, et bien d'autres.

Va-t-on se perdre dans ces dédales ? Je ne le pense pas, à la condition expresse qu'on sache revenir à soi, soupeser toutes les pensées à l'aune de sa propre expérience et exigence. Celui qui décide de la vérité c'est le sujet.