Quant au désir le discours ordinaire le pose comme mouvement d'appropriation : désir de biens, de richesse, de renommée, désir de l'autre. C'est la raison pour laquelle il est juste de signaler le danger qu'il comporte, lorsque l'esprit se laisse, par l'anticipation imaginative, séduire, capter, jusqu'à y perdre le bon sens. C'est l'action troublante de la "phantasia", qu'il est difficile de rendre en français, et qui pourrait se traduire approximativement par représentation, ou image phantasmatique. Le latin nous donne le mot "forma", qui est tout ensemble forme et beauté : la belle forme. Narcisse, dans l'eau immobile de la fontaine, est subitement troublé, transi jusqu'à l'os, par la "forma" que lui renvoie la surface de l'eau. (Ovide, les Métamorphoses).

Dans le célèbre poème "Le roi des aulnes" Goethe fait dire au roi, séduit par la beauté de l'enfant : "Mich reizt deine schöne Getstalt" - me ravit ta belle forme. L'objet du désir est, plus que l'objet lui-même, cette efflorescence de l'image, qui telle les simulacres de Lucrèce, flotte devant les yeux, fascine, trouble et ravit : 

    "Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;

    Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;

    Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;

    Je sentis tout mon corps et transir et brûler". 

C'est le trouble de Phèdre dans Racine, directement inspiré de la divine Sappho, qui fixa pour longtemps les traits de la fascination amoureuse. Mais encore une fois, ce n'est pas à proprement parler l'objet qui séduit et fascine, c'est la "phantasia", une image qui flotte dans cet espace intermédiaire, dans ce milieu sensible et subtil où les images se forment et se déforment :

     " Ces nymphes je les veux perpétuer.

                                                           Si clair

     Leur incarnat léger qu'il voltige dans l'air

     Assoupi des sommeils touffus..." ( Mallarmé, L'après midi d'un faune)

Phantasia, phantasma, phantasmos, toujours du phainesthai, de l'apparaître - et dans phainein entendons encore la racine : phaos, la lumière. Efflorescence à la lumière, apparition, il-lumination : beauté d'une forme entrevue, beauté d'un rêve. Et rêve de beauté.

On dira, fort justement : comment un objet de désir pourrait-il être à la hauteur de ce rêve ? Ce que nous croyons voir se délitera bientôt comme un rêve au réveil. Ah ces lendemains qui déchantent !

C'est une très vieille histoire, et qui pourtant recommence indéfiniment, avec chaque génération nouvelle. Peut-être faut-il y voir une ruse de la nature qui conduit nécessairement, par le leurre, aux travaux de l'amour et de la reproduction. L'eros nous enchaîne à l'autre, ou, plus exactement, à la magie de notre propre imagination, reflétée dans l'autre : cet entre-deux fatal où tout se joue.

Du moins, l'âge venant, et les déceptions, et les rectifications, pouvons-nous un peu mieux observer les choses, et, par exemple, apprendre à distinguer ce qui vient de l'autre et ce qui vient de nous : ce que nous avons, dans notre belle naïveté, cristallisé, y perdra de son charme (au sens fort) et gagnera en vérité. Il est vrai que par cette opération le monde va progressivement se désenchanter, comme au sortir de l'enfance, mais il faut voir que nous y gagnons en liberté. Qui donc voudrait, parvenu à l'âge adulte, rester indéfiniment un enfant ?