Parler, comme faisait Deleuze, de "Naturalisme" au sujet d'Epicure et de Lucrèce, est encore une approximation. Il se proposait de construire une machine de guerre contre les puissances de manipulation, idéologie et religion, qui édifient des superstitions, littéralement des constructions en surplomb, pour asseoir le contrôle par la peur et la culpabilité. Revenir à la nature, observer les lois de nature et vivre selon les lois de nature serait une efficace entreprise de desintoxication et fournirait un programme général de desintoxication : chasser le mythe, déboulonner les croyances, contester de l'intérieur tous les pouvoirs, libérer la pensée, ouvrir la voie au libre déploiement de soi. Oui, mais pour autant je ne pense pas qu'il soit opportun de qualifer cette pensée de naturaliste. La référence à la nature, chez Epicure et Lucrèce, ne se présente pas comme un système, encore moins comme une idéologie qui viserait à renverser l'idéologie régnante : ce programme-là est plutôt l'affaire des Kuniques, Diogène en tête, qui se propose de renverser toutes les lois en vigueur au nom d'un Zeus naturaliste et débridé : "faire de la fausse monnaie" - c'est à dire, par antiphrase, opposer à la fausse monnaie en usage une autre monnaie, un autre système de valeur, résolument naturaliste en effet. Ne va-t-il pas, en provocateur, jusqu'à recommander l'inceste, la communauté des femmes, et l'anthropophagie ? - Combien ces gesticulations semi-bouffonnes sont éloignées de la pensée d'Epicure !

Deleuze, que j'estime fort par ailleurs, pense contre. Il lui faut un ennemi, et contre cet ennemi il mobilise toutes les ressources de son immense culture. Mais du coup il en vient à durcir les oppositions, au détriment de la nuance. Par exemple ici : on raidit la pensée d'Epicure, on en fait un "naturalisme". Se référer à la nature se signifie pas forcément construire un naturalisme.

S'il est bien difficile d'éviter l'usage du mot "nature", encore faut-il être conscient du fait que ce mot désigne, par commodité, ce qui existe, sans y ajouter quoi que ce soit, comme par exemple l'idée d'unité, d'harmonie, d'ordre, de finalité. Aucun plan, aucune intention ne préside à l'existence des choses, qui sont simplement ce qu'elles sont. L'épicurisme se distingue des autres philosophies de son temps en rompant résolument le fameux Sphairos divin, en dispersant les atomes, et leurs compositions aléatoires, et les mondes innombrables, dans l'immensité du vide. Non plus l'unité de l'Un, mais la multiplicité, la diversité, l'éparpillement. Pas davantage la finalité (Aristote disait que la nature ne fait rien en vain) mais la gratuité du surgisssement : la déclinaison sans cause qui creuse l'écart minimal, par où s'engouffre la virtualité de l'imprévu. Foedera Veneris dira Lucrèce : liens de Venus, nouveaux liens surgissants, comme sont les composés atomiques, les organismes, les sociétés animales et humaines.

Lorsque Epicure recommande de "vivre selon la nature" il ne dit rien d'autre que ceci : respectez vos besoins, satisfaites vos besoins qui sont la condition de la continuation de la vie propre ; modérez les désirs en considération de votre bien propre ; veillez à sauvegarder votre intégrité et votre autonomie. En quoi il est conforme à l'usage du mot "phusis" tel que l'entend Homère : la phusis est d'abord la "nature" d'un être particulier, chène, loup, vache, ou "nature" d'Achille ou de Nestor. Nature désigne la complexion organique et psychique, dans l'individualité singulière. Nous sommes à mille lieues de la conception stoïcienne où la nature désigne le destin ou la Raison universelle, Idée et Norme a priori à laquelle le sage se fait fort de consentir en esprit et en actes.

Le mot nature est fâcheux, et quoi qu'on fasse, on charrie avec lui toute une histoire métaphysique, dont précisément on voudrait se libérer. Il faudrait dire : la nature, ça n'existe pas. Ou à la rigueur parler de natures, au pluriel, tant il est patent qu'il n'existe que des êtres singuliers, incomparables les uns aux autres. Malheureusement je ne vois aucun terme qui puisse dire cela, et j'en suis réduit à user de périphrases par lesquelles je tente laborieusement de signifier l'insommable. Lucrèce écrivait : summa summarum, la somme des sommes, oui, à condition de préciser que cette somme ne fait jamais somme, qu'on ne peut rien additionner, et qu'il vaudrait mieux diviser jusqu'au minimum pensable, puis multiplier, éparpillier, disséminer à l'infini.