La matrice originelle de la philosophie véritable se trouve selon moi dans la pensée d'Anaximandre : de l'apeiron (l'illimité) procède la naissance des choses et à lui elles retournent, selon l'ordre du temps. Mouvement ininterompu de création et de dissolution, génération et destruction perpétuelles. Mais pour donner une extension maximale à cette idée il faut se garder de concevoir l'apeiron comme distinct des choses, comme une origine temporelle, comme un principe séparé de sa manifestation : l'apeiron est le mouvement temporel lui-même, comme il est le mouvement de la naissance et de la corruption. C'est dire aussi que les "choses" n'ont ni stabilité ni permanence : elles apparaissent et disparaissent, emportées dans le mouvement universel.

Cette idée est au coeur de la doctrine d'Héraclite, dont on cite souvent l'image du fleuve : 

     "Pour ceux qui entrent dans les mêmes fleuves

      Autres et autres coulent les eaux".

Les eaux ne sont jamais les mêmes d'un instant à l'autre et l'homme qui s'y baigne pas davantage. Rien ne demeure, tout se transforme.

Mais Héraclite introduira la thèse de l'unité des contraires pour tenter de décrire et d'analyser le mouvement. Il ne suffit pas d'observer le flux universel, encore faut-il repérer les contrariétés qui font le dynamisme des processus : comme la corde et l'arc qui sont tendus en sens contraire, et qui par là assurent la vélocité de la flèche. Ou comme l'opposition du jour et de la nuit, de l'été et de l'hiver. Toute puissance efficace vient du jeu des contraires, l'un se différenciant de soi pour se manifester de soi. Il y aurait une loi secrète, mais connaissable, qui ordonne le mouvement, écartant l'irrégularité et l'anarchie : si le soleil voulait quitter l'orbe de sa course, les Erinyes iraient le ramener de force. Ainsi le mouvement et l'ordre se concilient dans le juste rapport, qui exprime l'essence du divin. Nouvelle image de la sagesse : le sage est celui qui écoute et révèle le Sage (au neutre, le Sophon), autre nom de la nature éternelle.

Héraclite rassemble le divers et le mouvement, Démocrite les disperse, les intensifie. En effet, qu'est ce que l'atome ? Démocrite écrit "atomos idea" - "forme insécable" - (dans cette expression atomos est un adjectif, qualifiant "idea", la forme, l'apparence. Atomon sera un substantif, notamment chez Epicure). Il semblerait que Démocrite ait conçu des "atomes" comme des filaments, des gerbes, des mouvements qui dessinent dans l'espace vide des figures, selon le rythme, la modalité et l'assemblage, formant les corps et les mondes innombrables. Il suffit de poser ces deux principes, l'atome et le vide, pour se donner le moyen de penser la nature dans son ensemble : les mêmes principes sont à l'oeuvre dans toutes les parties de l'univers, alors même qu'on pose sans contradiction l'idée de mondes innombrables. La dispersion maximale et, en même temps,  l'explication minimale. Avec l'atomisme, la philosophie conquiert souverainement la pensée de la multiplicité, qu'elle rapporte sans difficulté à l'extrême simplicité des prémisses.

Rien de stable, tout coule et roule, indéfiniment. Brisant le Un on ouvre la boîte de Pandore : les processus, comme de petits diables, vont folâtrer, danser, jouer, se heurter, s'accoupler, se distendre, se choquer, s'entrechoquer, ballet baroque et fantastique...

Ainsi se profile une physique tourbillonnaire, aléatoire, empiriste et spéculative, qui affirme le mouvement, le célèbre et le chante dans le fracas des marées, tempêtes et turbulences, tornades, fleuves, avalanches, jets d'éclairs et orages - et dans le calme, parfois, au bord de la mer, douceur sous la brise du bocage - ah ce mouvement calme de la pensée, plaisir des corps loin du tumulte du monde, au bord du monde. Juste ce petit moment de contemplation sereine, cela suffit.