Pour Epicure la philosophie devait se constituer comme une médecine de l'âme, une psychi-atrie, parallèle à la médecine du corps. C'est par là qu'elle peut légitimement prétendre à l'utilité. Et hors de quoi elle risque de n'être que verbiage. Cette médecine de l'âme s'affronte à un fait massif, la crainte, qui ruine le bonheur autant que la santé : crainte sans fondement réel, et qui va se donner des objets fantasmatiques (les dieux, la mort) à défaut de porter sur des objets réels. La thérapeutique consiste alors à déminer les représentations imaginaires, à exhiber le vide qui les creuse, par un travail de la pensée. C'est la raison (logos) qui opère, par le scalpel du raisonnement (logismos), en distinguant la représentation de quelque chose (sensation, perception) de la représentation du rien (phantasmos). 

Dire que la crainte est un affect négatif qui repose sur la représentation du rien donne certes un programme légitime et positif au travail de la pensée. Isoler ce vide qui agit comme un trou noir au sein de la psyché, aspirant et pompant, activant sans relâche les tourbillons pathétiques et pathogènes, c'est désigner justement le fonds obscur d'où procèdent ces miasmes tourbillonnaires, mais ce n'est hélas pas suffisant. On agit sur les effets, et encore ce n'est pas sûr, parce que le processus se relance de lui-même, et que la raison, manifestement, ne peut en tarir la source. A peine a-t-on lavé la plaie que la purulence recommence : il en va comme de ces fistules anales que la médecine ancienne soignait par des lavements et des cautérisations, et qui ne guérissaient jamais, faute d'avoir éliminé l'infection. La "médecine" épicurienne procédait par réduction (réduire le mal en l'isolant) et répétition (méditer les préceptes fondamentaux). C'est dire qu'il fallait interminablement reprendre le processus, sans garantie de succès.

Reste que l'approche épicurienne a le mérite de situer exactement la cause du malheur : il s'agit moins de la crainte des dieux et de la mort que d'une crainte du non représentable, de ce vide insupportable que l'on va boucher avec des représentations terrifiantes ou béatifiques. Nous voyons bien le mécanisme mais nous n'en voyons pas la source. Epicure dit fort bien comment cela se passe mais ne dit rien d'où ça se passe. Lucrèce, plus tard, décrira avec un saisissant réalisme les illusions funestes de l'amour, exhibant le mécanisme de l'appropriation et de la déception, comme si l'amant, dans sa quête éperdue de l'autre, n'était, en fin de course, que renvoyé à son indépassable insatisfaction. On croit saisir le corps de l'autre, on s'échine, on s'acharne, et au total on se retrouve seul et nu. Les floraisons fantasmatiques, un temps brillent et séduisent, puis se déssèchent. Retour au vide.

Lucrèce donne encore une indication supplémentaire, comparant la psyché à un vase percé. C'est fondamental : le vide dont nous parlons, avec l'image de l'eau qu'on verse en vain dans le vase et qui s'écoule d'autant, c'est en nous-mêmes qu'il agit, non en dehors. L'épicurisme dira toujours qu'il ne manque rien d'essentiel au dehors, dans la nature. On peut toujours trouver quelques fruits au jardin, boire l'eau des sources, se vêtir de branches et d'herbes, trouver partenaire pour la volupté, ou plutôt on trouverait tous ces biens si les hommes n'avaient la passion de se déchirer pour des faux biens. Encore peut-on contester même l'image du vase, qui laisserait à penser une stabilité de la forme en contraste avec l'écoulement de l'eau. Même le vase se perce à la fin sous l'action des gouttes qui tombent.

Toute la question enfin est de savoir ce qu'il en est de ce vide dans l'âme. Sans doute faut-il le mettre en relation avec la découverte fatale de notre précarité : nous sommes assez vieux pour savoir que rien ne dure, que toute forme s'en va comme l'eau, et comme dit Ronsard :

"La matière demeure et la forme se perd".

Alors on va chercher des explications irrationnelles, des fantômes et des esprits errants, des divinités maléfiques ou bénéfiques. On redouble la crainte. On fait des bûchers. On brûle les mal-pensants. Et la peste répand ses miasmes. 

Une autre solution serait de s'abstenir de tout effort de remplissage.  Voir le vide. Vivre avec. Et quand nous travaille l'énigme, la parler, l'écrire, la transcrire : Divum hominumque voluptas.