Sur la question de l'identification la philosophie grecque hésite entre deux réponses possibles : la première, prenant acte que la plupart de nos identifications sont négatives et sources de tourment, invitent en effet à une désidentification (ne cherchez pas la réussite sociale, ne prenez modèle ni sur les tyrans ni sur les usuriers etc) et y opposent une autre identification, inventant bien avant Freud la catégorie de l'Idéal du moi. Voilà ce qu'il faut rechercher : la sagesse, l'intelligence, la simplicité, la ressemblance aux dieux "incorruptibles et bienheureux". Socratiques, kuniques, cyrénaïques, stoïciens, épicuriens inventeront, chacun pour soi, un personnage idéal, décalqué sur le modèle du fondateur, comme norme de la pensée et de la conduite.

La seconde possibilité - il ne peut y en avoir une troisième puisque toutes les écoles sont d'accord sur le constat de base : l'homme est prisonnier d'identifications négatives - la seconde prétend à la fois ruiner toutes les identifications et prévenir toute nouvelle identification. Discuter des bonnes et des mauvaises identifications est parfaitement vain : l'identification est mauvaise en soi. Quel que soit son objet ou son contenu, elle est synonyme d'aliénation, elle soumet l'esprit à la tyrannie d'un idéal. C'est en quoi Pyrrhon - il s'agit bien de lui, le lecteur l'aura immédiatement compris - occupe une position unique dans l'histoire de la pensée occidentale. Dire "rien n'est plus ceci que cela" revient non seulement à dégonfler toutes les idoles, sociales, politiques ou philosophiques, par un jeu impitoyable de déconstruction, mais plus encore à dénoncer notre volonté de saisir les choses, toutes les choses, de les maîtriser par la nomination, de les réifier en catégories, en concepts, de les "identifier" dans un être qui serait l'être de la chose. La grande trouvaille de Pyrrhon, en quoi il se détache souverainement, c'est qu'il n'y a pas d'être, d'objet fixe et permanent que l'on puisse saisir dans une définition. Le thème classique de l'identification trouve ici sa racine métaphysique : c'est la volonté d'identifier, la rage d'identifier, les choses, les personnes, les idéaux, les images - de nous identifier nous-même, enfin, et si nous n'y parvenons pas, nous en appelons pour finir à l'image des dieux pour conforter notre prise. C'est la passion de l'identité. Mais si rien n'est plus ceci que cela il n'y a pas d'identité, pas d'être, rien que le jeu infini des apparences.

La désidentification concerne tout autant le moi : où voyez-vous une constance, une permanence, une identité qui échapperaient au temps ? "Je peins le passage" dira Montaigne. On lui retorquera peut-être : oui mais c'est bien vous qui peignez votre passage. Certes, mais dire "je" ne signifie  pas ce "je" soit un être. Ni un non-être d'ailleurs. Ni être, ni non-être, tout autre chose : un flux qui aurait conscience de soi, et qui peut se dire.

Si l'on fait sauter la catégorie de l'identité on fait sauter aussi celle de l'identification - puisqu'il n'existe plus aucune identité (conceptuelle ou idéale) à quoi se référer. Ce n'est pas seulement la morale qui s'en trouvera ruinée, mais aussi l'éthique : que pourriez-vous proposer, quelle norme de conduite, quelle image d'excellence qui ne soient immédiatement dissoutes par l'analyse des fondements ? Et de quel savoir pourrions-nous nous munir qui ne soit instantanément contesté dans son principe ? On dira : mais il ne reste rien !  Erreur - il reste l'essentiel, qui ne manque jamais : le mouvement, le processus, le passage.