Lacan serait-il bouddhiste ? Lui aussi - voir l'article précédent - prône un travail de désaisissement du sujet qu'il appelle "destitution subjective" ou expérience du "désêtre". L'idée est claire : il faut pousser le travail de déconstruction de l'imaginaire jusqu'aux ultimes conséquences. Désêtre signifie renoncement à l'être, au mirage d'une substance stable et permanente, telle qu'elle se construit dans les décours de l'identification. Motaigne le disait déjà : "d'où tirons-nous ce titre d'être nous qui ne sommes qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle".

Pour s'assurer de l'être, pour repousser la mort, pour se donner constance et consistance, ils s'inventent quelque divinité où se mirer, se sustenter, se raffermir. A chacun son dieu, son idole, son fantasme, pourvu qu'il efface la douleur du "manque à être". Il n'y a guère d'exception.

Chacun s'aggrippe à ses croyances, et veut les imposer aux autres, de peur qu'on ne mette à jour la supercherie. Car chacun sait sans vouloir savoir le vide abyssal qui loge au coeur de la croyance, son inconsistance structurelle, sa nihilité. Et c'est pour ces chimères que l'on s'entretue !

Mais revenons au sujet : sur quoi ouvre l'expérience de la desidentification ? Sur la découverte du flux - flux universel, des nuages et des orages, des terres et des mers, de l'espace et du temps, et, conséquemment de toutes les sensations, perceptions, images et pensées. Le corps est un flux. Le moi est un flux. La pensée est un flux. Tout cela se vérifie aisément : il suffit de s'arrêter quelques instants, d'observer sa respiration, le mouvement du coeur, le déluge des sensations, la fluence infrangible des images et des idées. "Tout coule", cher Héraclite, rien ne demeure un seul instant en repos, rien ne se fige, mais tout se transforme. Dans le bouddhisme, pour dire "un individu", on dit "un flux". 

Bien sûr, pour vivre dans ce monde il faut bien souscrire à l'usage, et dire : une maison, une entreprise, un arbre ou une fleur. Ce sont des notations commodes qui facilitent la gestion des choses et l'échange social. Mais le risque est grand qu'on oublie la dimension conventionnelle de toutes ces appellations, qu'on en vienne à croire que ce sont des "êtres" stables et permanents, en un mot qu'on se laisse pétrifier dans la réification universelle. Aussi est-il nécessaire, en amant de la vérité, de revenir très souvent à la perception libre, déconditionnée du flux, et de saisir intuitivement que ce flux ne se manifeste pas seulemnt dans les choses de la nature, mais qu'il nous traverse si intimement, si profondément que nous ne pouvons nous en détacher, si ce n'est, mythologiquement, dans les fantasmagories et les chimères de notre imagination.

Mais allons ! Il y a je ne sais quelle sublime emportement à se laisser porter par le flux universel, poésie et musique, et dans le temps immense à n'être que passage !