Dans un internat de jeunes filles, une des pensionnaires reçoit une lettre de rupture de la part de son bien-aimé. Elle pleure, elle se lamente, elle gémit. Gageons que sur l'heure toute la colonie va verser des larmes amères, à qui gémira, souffrira le chagrin le plus intense. Dirons-nous que ces jeunes filles s'identifient toutes à celle qui fut blessée et rejetée ? Sans doute, mais plus profondément elles s'identifient à la douleur, ou si l'on préfère au symptôme, ce dernier terme n'exprimant rien d'autre que l'effet de l'affect.

Le mécanisme de cette identification est inconnu du sujet. Il opère hors de tout contrôle, comme chacun peut voir lorsqu'il apprend le malheur d'un ami cher, ou d'un parent proche. On parle justement de sym-pathie, c'est à dire de souffrance-avec, ou, en latin, de com-passion. Pourtant, en toute logique, ce qui arrive à l'autre ne m'arrive pas à moi, c'est  un affect étranger que je pourrais considérer du dehors, rationnellement, scientifiquement. On dira qu'une telle attitude est inhumaine, signe d'insensibilité et de froideur. Songez à cette dame qui, désignant la poitrine d'un philosophe célèbre, célibataire impénitent, lui dit : "vous avez une pierre à la place du coeur". Cette attitude de détachement affectif est généralement considérée comme une carence, voire une monstruosité, et nous avons presque tous une grande réticence à louer l'insensibilité stoïcienne érigée au titre de vertu.

Apprenant la mort subite de son fils, tel Stoïcien déclare tout de go : "je savais que je l'avais engendré mortel". Soit, mais c'était son fils ! Telle parole n'est guère éloignée de celle d'Arnolphe, dans Molière, à qui Agnès dit que le petit chat est mort, répondant : "mais quoi nous sommes tous mortels".

L'identification au symptôme montre qu'il existe une communication inconsciente entre les inconscients, par quoi l'idée d'un moi autonome et séparé est ruinée dans les faits. Le moi est poreux, recevant aussi bien les affects du dehors que les stimulations du dedans. Vous souffrez ? Allez donc savoir pourquoi et de quoi vous souffrez : la cause est parfois identifiable, et le plus souvent elle ne l'est pas. Quelque chose a été dit, que vous avez entendu sans l'entendre, et cela vous poursuit, sans que vous sachiez pourquoi, et en quoi cela vous concerne. Parfois il suffit d'un mot, d'un sourire qui vous a paru ambigü, d'un mouvement, d'une expression du corps ou du visage. Quand on parvient par chance à repérer la cause du trouble celui-ci perd de sa nocivité.

La douleur d'autrui, et l'identification à cette douleur, nous touchent d'autant que nous avons nous-même une grande disposition à la douleur, comme si la douleur d'autrui réactivait instantanément et obscurément notre propre douleur. Nous entrevoyons en nous-même quelque chose comme une grande plaie saignante, qu'à l'ordinaire nous cachons ou calfeutrons du mieux que nous pouvons, mais qui s'ouvre de fait à la première occasion, et déverse sa bile noire et ses miasmes. Lucrèce disait que l'homme est un vase fêlé : il n'est jamais entièrement fermé ni étanche. Ce que nous appelons douleur est peut-être l'effet subjectif des mouvements internes et externes, qui nous rabottent, nous frottent, nous liment, nous excèdent. Et l'on ne voit pas bien, sauf à s'enterrer tout vif dans une grotte, comment on pourrait se mettre à l'abri de tous les mouvements du monde, et de soi.

D'un point de vue thérapeutique on se demandera comment réduire l'effet des affects, sans pour autant rêver d'une apatheia stoïcienne - qui relève plus de la comédie que de la sincérité - comment accueillir ce qui mérite d'être accueilli tout en réduisant la nocivité des affects négatifs. On peut par exemple s'efforcer de mieux observer le mécanisme de l'identification pour en déjouer les effets les plus pervers. De toute manière il n'existe pas d'autre remède.