Voici ma formule : entre deux identifications, un suspens, émergence du sujet.

L'identification est un processus mental très complexe et très puissant. Elle détermine une gande part de nos pensées, de nos images et de nos actions.

Victor Hugo, enfant, s'écrie : "Je serai Chateaubriand ou rien". Identification à l'idéal, mais heureusement pour lui et pour nous, il n'est pas devenu Chateaubriand, ce qui était d'ailleurs impossible, mais Victor Hugo. Une identification complète serait catastrophique : Johnny Weismuller devenu Tarzan, et finissant à l'höpital psychiatrique. Il faut, pour la santé du sujet, que demeure un écart entre l'image identificatoire et l'image du moi, qui engendre certes déception et souffrance, mais protège le sujet, qui, échouant à se fondre dans l'idole, conserve de l'énergie pour créer autre chose, ou tout simplement pour vivre.

Dans l'internat religieux où j'ai moisi quatre ans on nous parlait de l'Imitation de Jésus Christ. Mais quand je considérait la croix ignoble où croupissait, ensanglanté, ce pauvre hère anbandonné des dieux et des hommes, je n'avais nulle envie de me ranger à cette vie-là, et à sa mort moins encore. Le Christ est la réfutation patente du christianisme. Au moins cette image-là m'aura-t-elle préservé de l'identification religieuse.

Lacan dira que le moi est la somme des identifications d'un sujet. C'est dire aussi que le moi se forme, et se réforme, en glissant, au long de la vie, d'une identification à l'autre, abandonnant derrière lui, comme un serpent, les peaux d'une forme mouvante, changeante, vituellement infinie. Je ne sais plus qui a écrit Les sept vies de François Mitterand. De toute personnalité un tant soit complexe on pourrait ainsi écrire les vies successives, qui sont les peaux successives. Mais alors, qui donc est-il ? Une peau serait-elle moins authentique, moins vraie qu'une autre ? Seraient-elles toutes vraies, chacune à son heure ? Et pour finir, quelle peau revêtira le vieil homme, ou le moribond ? Est-il sûr qu'à la dernière heure je serai plus moi que je n'ai jamais été ? Rien de moins sûr, je n'aurai peut-être pas même l'occasion, ou le temps de m'en apercevoir. 

Mais alors qu'y a-t-il sous la peau ? Quelque chose, quelqu'un, ou rien, ni personne ? En théorie c'est le sujet. Mais qu'est ce qu'un sujet dont je ne saisirais aucune manifestation ? Tant que dure l'identification le sujet est imperceptible, il est pour ainsi dire coulé dans cette forme étrangère qu'il fait sienne. Le moment intéressant est celui où se produit une chute, une déchéance de l'idole, une désidentification. Moment souvent  douloureux, apparenté au deuil - on perd quelque chose de précieux - avant qu'on n'y lise une chance de liberté. Mais le plus habituellement on s'empresse de s'amouracher d'une autre image, et la roue continue de tourner. Jusqu'à quand ?

Je pense que ce processus n'a pas de terme assignable. Je crains qu'il ne soit totalement vain de croire qu'on puisse définitivement et complètement s'affranchir de toute identification. L'esprit est ainsi fait qu'il se nourrit d'images comme de glucose. Cette disposition imageante a aussi ses vertus, à la condition expresse de ne point s'y laisser engloutir. Plutôt que de rêver d'une totale annihilation des identification - serait-ce l'inaccessible nirvâna ? - je me ferai fort de développer une conscience réflexive qui se propose d'observer le flux mental, l'arrivée des images, leur fascination, leur disparition, cherchant à voir le moment où se fait le "collage", je veux dire la tentation de faire corps avec l'image, pour mettre en route, instantanément, le processus correcteur du décollement. Ce sera ma façon à moi de lutter avec le diable, ou, dans un langage bouddhique, de déjouer les pièges de Mara.

A la suite de sa fameuse nuit d'illumination Bouddha déclare : la maison de l'illusion est détruite. Jamais plus elle ne pourra être reconstruite. Sublimes paroles. Quant à moi, plus simplement, je dirai que la maison est indestructible, mais qu'on n'est pas forcé d'y habiter toujours.

Le sujet, effectivement, est une instance elliptique : c'est dans les interstices, dans les moments de vacillation que l'on peut en surprendre quelques signes, bribes à demi inaudibles d'une parole énigmatique.