J'ai toujours balancé entre la littérature et la philosophie, ne me contentant d'aucune : à l'une manque trop souvent la profondeur, à l'autre l'enjouement. D'où cette obstination à me situer à la jointure, dans un entre-deux infiniment problématique, toujours mouvant et incertain, comme firent autrefois Lucrèce, Montaigne, Pascal et Rousseau, que les lettreux revendiquent pour leur paroisse, et que les philosophes considèrent avec réticence. Mais c'est là un débat pour universitaires en mal d'inspiration.

Il faut partir de soi, et le propos se développera de lui-même, trouvera la forme adéquate, selon l'humeur, la circonstance et l'intention, tantôt aphorisme, essai, apophtegme, épigramme, fantaisie, méditation suivie, ou poème, conte, dithyrambe, récit, ou même simple page de journal, motivée par quelque événement intérieur, rêve, souvenir ou inspiration circonstancielle. Peu importent les catégories, il faut se laisser aller, s'en remettre au kairos, qui lui, bien mieux que nous, distribue souverainement les occurrences.

C'est à ce prix que l'écriture devient une aventure où l'on connaît un peu le point de départ, la motivation initiale, mais nullement le cours : la source jaillit, elle presse et impose, mais nul ne connaît à l'avance comment ira la rivière, et moins encore où elle mène. C'est ainsi que je fais, je commence, pressé par quelque intuition, toute obscure encore, puis je vais, je m'en remets à la suite des idées, ignorant et consentant, et je ne puis savoir où cela va me mener. Ni méthode, ni plan arrêté, ni souci de la conclusion. C'est une démarche vagabonde, erratique, vaticinante qui me fait parcourir le plan incliné, en zigzaguant, vers une destination inconnue.

Quel serait l'intérêt d'écrire si tout est déjà fixé à l'avance : ce ne serait que plat réchauffé, rapport comptable, travail de scribe, ou d'écrivant, et non point d'écrivain. Il faut se laisser dériver, pour pouvoir se surprendre soi-même, pour que quelque chose de neuf et d'inattendu puisse nous revenir comme une trouvaille, un "agalma", pépite imprévisible, éclair jailli de l'inconscient :

 "Le pur-jailli est une énigme" (Hölderlin)

C'est notre tâche d'accueillir, de recueillir ce pur-jailli, de l'énoncer, de prolonger par le verbe sa flamme. Hors de quoi on est dans la répétition du su, et le verbiage.

C'est en quoi les poètes, lorsqu'ils s'abstiennent de décrire, de rhétoriser, de se ranger platement à l'orde commun du discours, sont irremplaçables : se tenant au plus près de la source ils savent, s'ils sont humbles et sans ego, faire miroiter l'originaire. Le reste est sans grand intérêt, et il faut bien reconnaître que chez les poètes aussi il est beaucoup de bavards.

Sans ego disais-je : savoir oublier le moi pour se rendre disponible, comme si, étrangement, dans l'écriture libre, c'était un autre qui se mettait à parler, un autre intérieur et intime, qui est plus authentiquement moi que moi. Le "génie" si l'on veut, ou le daïmon, quelque instance en tout cas qui est bien vivante, plus vivante que moi, alors même qu'elle ne parle que rarement, et jamais sur commande. Mais qui représente peut-être, et manifeste en tout cas, une vérité qui se dérobe à la prise, mais que nous pressentons dans le silence du coeur. Quand, par instant, elle se donne à sentir, nous savons, un court instant, que c'est Cela.