"Euthymie" est le beau nom par lequel Démocrite désigne le régime de l'excellence. Eu-thymie, heureuse disposition de l'esprit apaisé, loin du tumulte et des turbulences.

La nature est tourbillonnaire : turba dira Lucrèce, turbantibus aequora ventis. Les vents en turbines soulévent les flots, navires démâtés sous l'orage, toute chose tourbillonne dans le flux éternel, sans répit, sans repos. Et si, de ci de là, le flux semble se calmer, un temps, ce n'est qu'une trompeuse accalmie, "un mouvement languissant" qui dissimule la force, et celle ci soudain va rompre l'équilibre.

Ainsi des passions : l'âme s'agite, emportée dans le mouvement tourbillonnaire, et tourne et tourne autour des mêmes images, simulacres enchanteurs d'un corps en fleurs : le désir s'élance, et darde sa fureur, s'exténue et se brise, et revient encore, et recommence. Que cherchons-nous, pauvres de nous ?

La passion ne crée pas le tourbillon, elle le galvanise, jusqu'à l'exaspération, jusqu'au vertige.

Et ce tourbillon insensé qu'est-il donc si ce n'est l'effet d'une triple méprise, de l'avidité, la répulsion et l'ignorance ? Nous croyons qu'il existe au centre de la roue un objet infiniment désirable qui comblerait tous nos voeux, sans voir qu'il n'existe en ce centre qu'un vide insondable - objet paradoxal qui élude, disqualifie tout objet concevable. 

Au coeur de toute chose il n'y a que le vide.

Alors, par ce savoir immémorial, l'esprit se calme : nul ailleurs, nul autrement ne peut plus exercer sa fascination mortifère. En toute chose, ici, se révèle, au coeur du tourbillon, le principe d'une pause. 

Euthymie : les choses passent, nous passons. De ne point s'accrocher, point s'acharner, de consentir au mouvement, sans avidité, sans répulsion, voilà qui donne au coeur la bonne disposition, comme un bel après-midi d'automne, quand les vents ont dissipé les nuages, ouvert le ciel, égalisé toutes choses dans la lumière.